Les audits contribuent-ils à lutter contre la corruption au Brésil ?

Chercheur principal : Angelo Cruz do Nascimento Varella

Titre de l'article : LES AUDITS GOUVERNEMENTAUX RÉDUISENT-ILS LA CORRUPTION ? ÉVALUER L’IMPACT DE LA DÉNONCIATION DES POLITIQUES CORROMPUS

Auteurs de l'article : Éric Avis ; Claudio Ferraz; Frédérico Finan ;

Lieu de l'intervention : Les municipalités brésiliennes sont sélectionnées par tirage au sort, dans tous les États.

Taille de l'échantillon : 2 241 audits, dans 1 949 municipalités.

Thème principal : Politique économique et gouvernance

Variable principale d'intérêt : Niveaux de corruption

Type d'intervention : Des audits publics aléatoires dans les municipalités comme outil de lutte contre la corruption.

Méthode d'évaluation : Évaluation expérimentale (ECR)

Contexte d'évaluation

La corruption politique est un sujet d'actualité car elle entrave le développement économique et nuit au pays. Les actes de corruption détournent les fonds publics, sapent la crédibilité des institutions et fragilisent la démocratie. De nombreux pays à travers le monde sont confrontés à ce problème, ce qui fait de la lutte contre la corruption un sujet de recherche récurrent, visant à identifier les meilleures stratégies pour combattre ce fléau.

Dans ce contexte, l'identification des actes de corruption est une condition nécessaire à la lutte contre ce fléau. Autrement dit, la capacité de prouver la corruption s'avère un outil fondamental pour sanctionner ces activités et prévenir leur récurrence. C'est pourquoi de nombreux pays à travers le monde mettent en œuvre des programmes d'audit afin de déceler les détournements de fonds publics. Ces programmes sont indispensables pour informer non seulement les autorités compétentes, mais aussi les électeurs, sur les responsables politiques impliqués dans des pratiques corrompues.

Au Brésil, l'un des organismes chargés du contrôle des activités politiques est le Contrôleur général de l'Union (CGU). En 2003, ce dernier a lancé un programme d'audits aléatoires dans les municipalités brésiliennes, le Programme d'audit de la Loterie publique, afin d'identifier et de réduire les actes de corruption dans le pays. Un aspect important de cette action réside dans le fait que le Brésil est l'un des pays les plus décentralisés au monde et que chaque municipalité reçoit chaque année des millions de réaux du gouvernement fédéral pour financer les services publics. Logiquement, la bonne utilisation de ces fonds est une condition essentielle au développement économique du Brésil.

Détails de l'intervention

Le programme d'audit par loterie publique de la CGU fonctionne selon un système de tirage au sort qui sélectionne aléatoirement les municipalités brésiliennes dont les comptes publics seront audités. Le tirage a lieu à Brasília tous les deux à quatre mois et sélectionne jusqu'à 60 municipalités, comptant jusqu'à 500 000 habitants, qui se verront attribuer 10 à 15 auditeurs. Ces derniers veilleront à la bonne utilisation des fonds fédéraux, garantissant ainsi la qualité des services publics offerts dans chaque municipalité. Entre juillet 2006 et mars 2013, 40 tirages au sort ont été organisés, aboutissant à 2 241 audits dans 1 949 municipalités brésiliennes et portant sur plus de 22 milliards de réaux de ressources fédérales.

Une fois les audits terminés, les rapports sont transmis à la CGU (Contrôleur général du Brésil) et mis à disposition sur son site web. Ils sont également communiqués à la TCU (Cour fédérale des comptes), à la PF (Police fédérale) et au pouvoir législatif municipal. Ce programme constitue ainsi un outil essentiel dans la lutte contre la corruption politique au Brésil, les informations recueillies étant utilisées dans le cadre d'enquêtes, de campagnes politiques, de recherches et d'actions anticorruption à travers le pays.

Afin de mesurer les effets de ce programme dans la lutte contre la corruption politique dans les municipalités brésiliennes, les chercheurs ont utilisé les rapports du programme CGU, ainsi que des données socio-économiques et des données sur le processus électoral des municipalités brésiliennes, obtenues à partir des bases de données du Tribunal supérieur électoral (TSE), de la Police fédérale (PF), du Conseil national de justice (CNJ), de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) et de l'Institut de recherche économique appliquée (IPEA).

Détails de la méthodologie

À partir de bases de données sélectionnées et en tenant compte du caractère aléatoire du programme CGU, des chercheurs ont évalué l'impact des loteries publiques sur la corruption locale dans certaines municipalités brésiliennes. Pour ce faire, ils ont comparé les niveaux de corruption des municipalités ayant fait l'objet d'un seul audit avec ceux des municipalités ayant été auditées à plusieurs reprises. Le système de loterie étant aléatoire et chaque municipalité ayant la même probabilité d'être auditée, il est possible d'estimer les effets des audits sur les niveaux de corruption observés dans chacune d'elles.

Lors de l'analyse des données de la CGU, les chercheurs distinguent deux types d'irrégularités. Le premier type concerne les irrégularités dues à des actes de corruption politique. Le second type résulte d'une mauvaise gestion, comme par exemple le remplissage incorrect d'un formulaire ou un stockage inadéquat des fournitures.

 Il est possible d'affirmer que l'étude porte sur les actes de corruption politique survenus durant les mandats qui se sont déroulés entre 2004 et 2008 et entre 2008 et 2012. Cependant, la base de données couvre une période plus longue, de 2006 à 2013. Durant cette période, parmi les 1 1.949 municipalités auditées, 14 % ont été auditées plus d'une fois : 253 ont été sélectionnées deux fois, 18 municipalités ont subi trois audits et une municipalité a été sélectionnée quatre fois.

À partir de cette analyse, les auteurs ont identifié quatre mécanismes par lesquels les audits publics aléatoires contribuent à la lutte contre la corruption politique au Brésil :

  1. Responsabilité électorale – Si un maire, qui peut être réélu, se rend compte qu'il existe une probabilité d'être démasqué comme un politicien corrompu lors d'une élection, à la suite d'un audit, la probabilité que ce politicien choisisse de ne pas se livrer à des actes de corruption augmente ;
  2. Responsabilité juridique – Si la perspective d'un audit augmente les frais juridiques ou nuit à la réputation d'un homme politique, les maires pourraient préférer ne pas se livrer à des actes de corruption, même s'ils ne sont pas éligibles à une réélection.
  3. Sélection politique – Si les audits permettent aux citoyens d'identifier les politiciens corrompus, il est possible que les électeurs préfèrent voter pour des candidats ayant une meilleure réputation, favorisant ainsi de meilleurs politiciens tout au long du processus électoral ;
  4. Entrée politique – Si les audits ont un impact sur le climat politique des municipalités sélectionnées, de nouveaux candidats, moins corrompus, pourront se présenter, améliorant ainsi les conditions politiques de la municipalité dans son ensemble.

Résultats

Les résultats obtenus par les auteurs confirment l'importance des audits dans la lutte contre la corruption politique. De manière générale, les données indiquent une réduction de 8 % de l'identification des pratiques de corruption dans les municipalités ayant déjà fait l'objet d'un audit, ainsi qu'une augmentation de 20 % des poursuites judiciaires contre les élus corrompus. Pour quantifier cet impact, les auteurs soulignent qu'en moyenne, une municipalité brésilienne reçoit environ 15 millions de reais par an et que, selon les données, près de 30 % des montants audités ont fait l'objet d'actes de corruption. Cela signifie que les procédures d'audit permettent de réduire la corruption d'environ 355 000 reais par an et par municipalité, en moyenne.

Concernant les autres tests effectués, les auteurs n'ont pas constaté de résultats probants indiquant une réduction de la corruption dans les municipalités présentant de meilleurs indicateurs socio-économiques. En revanche, les résultats des audits menés dans les municipalités voisines sont robustes lorsque ces dernières bénéficient d'une couverture médiatique, permettant ainsi une diffusion régionale des résultats. Dans les localités couvertes par la radio AM, les audits réalisés dans les municipalités voisines ont réduit de 7,5 % le nombre d'actes de corruption identifiés, tandis que la présence de la télévision a eu un impact négatif de 10,4 % sur la fréquence de ces actes.

Un autre facteur analysé était la présence d'institutions juridiques. Après les audits, les municipalités dotées de ces institutions augmentent de 35,4 % la probabilité d'engager des poursuites judiciaires contre les élus corrompus, comparativement aux municipalités qui en sont dépourvues. Les audits ont également une incidence sur les cycles politiques, notamment dans les municipalités où les maires ont récemment fait l'objet d'un audit ou briguent un nouveau mandat, avec une réduction observée pouvant atteindre 12,7 %.

Leçons de politique publique

Des recherches démontrent l'efficacité des audits dans la lutte contre la corruption au sein des municipalités brésiliennes. Cette efficacité s'explique par l'utilité des informations recueillies grâce à ces procédures de contrôle dans le cadre d'enquêtes, de procédures judiciaires et de campagnes électorales. Renforcer et améliorer la qualité des procédures d'audit des comptes publics municipaux apparaît comme un moyen efficace de lutter contre la corruption politique, car cela consolide les institutions et dissuade les comportements répréhensibles. Toutefois, les auteurs soulignent qu'outre l'amélioration des moyens de détection des pratiques de corruption, il est également nécessaire de renforcer les capacités de poursuite des élus corrompus. Le renforcement des institutions capables de mener des audits aléatoires et rigoureux semble être une voie prometteuse pour progresser dans cette direction.

Référence

AVIS, Eric; FERRAZ, Claudio; FINAN, Frederico. Les audits gouvernementaux réduisent-ils la corruption ? Évaluation des conséquences de la dénonciation des politiciens corrompus. Journal of Political Economy, vol. 126, n° 5, p. 1912-1964, 2018.