Chercheur principal : Bruno Benevit
Auteur: Jonathan Gruber
Lieu de l'intervention : États Unis
Taille de l'échantillon : 159 884 adultes, 3 876 enfants
Secteur: Structure familiale, marché du travail
Variable principale d'intérêt : État civil, niveau d'études, conditions de vie
Type d'intervention : Réforme législative
Méthodologie: Analyse de comptage binomiale négative par moindres carrés ordinaires (OLS)
Résumé
Plusieurs études indiquent que la rupture conjugale peut avoir des conséquences négatives sur les enfants. Dans ce contexte, les réformes étatiques qui ont assoupli le droit au divorce aux États-Unis dans les années 1970 constituent des interventions pertinentes pour évaluer les effets du divorce sur les individus. Cet article vise à identifier les effets de l'introduction législative du divorce unilatéral sur différents aspects de la vie des parents et des enfants concernés par ces nouvelles lois. À l'aide de diverses stratégies empiriques, l'auteur montre que l'exposition au divorce unilatéral a engendré une plus grande instabilité du statut marital des adultes et de leurs enfants, et a également eu un impact négatif sur la vie adulte de ces derniers, notamment en matière d'éducation, de conditions de vie, d'emploi et de taux de suicide.
- Problème de politique
Les États-Unis ont connu une forte augmentation du taux de divorce après la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs auteurs en sociologie, en psychologie du développement et en économie familiale suggèrent que la rupture conjugale peut avoir des conséquences négatives sur les enfants, tant pendant leur enfance qu'à l'âge adulte. L'adoption, au début des années 1970, de réformes législatives assouplissant la procédure de divorce unilatéral dans certains États a constitué une intervention significative sur les facteurs favorisant ce phénomène.
Le principal postulat de ce mouvement est que les réglementations facilitant le divorce ont des conséquences négatives pour les enfants. Ce raisonnement repose sur trois hypothèses principales : que la simplification du divorce grâce aux réglementations étatiques a contribué à (voire causé entièrement) l’augmentation du taux de divorce aux États-Unis ; que le divorce est en réalité néfaste pour les enfants par rapport à l’éventualité de maintenir des mariages en difficulté ; et que les modifications de la réglementation du divorce n’ont aucun autre impact sur les familles susceptible de compenser les effets directs du divorce, comme par exemple par la décision de se marier ou par une évolution des négociations familiales. Les données disponibles concernant la première hypothèse sont plutôt mitigées, celles relatives à la deuxième n’ont pas encore permis d’établir de manière convaincante les biais de sélection potentiels liés à la décision de divorcer, et les études empiriques sur la troisième hypothèse sont peu nombreuses.
- Contexte de mise en œuvre et d'évaluation
Avant l'institutionnalisation du divorce unilatéral, la législation des États américains ne prévoyait que le divorce par consentement mutuel entre les époux, motivé par l'infidélité ou les violences conjugales. Les procédures de divorce étaient extrêmement bureaucratiques en raison des coûts financiers et émotionnels qu'elles engendraient. De plus, l'un des conjoints invoquait fréquemment la faute pour obtenir des compensations excessives. Par conséquent, ce modèle juridique était considéré comme inadéquat et inefficace.
Ces préoccupations ont motivé les réformes du droit du divorce intervenues aux États-Unis après les années 1960. Certains États ont initialement mis en œuvre des réformes en faveur du divorce sans faute. Par la suite, plusieurs autres États ont instauré le divorce unilatéral au début des années 1970. Selon Gruber (2004), le taux de divorce dans le pays a augmenté de plus de 200 % en seulement 15 ans, entre 1960 et 1975. Selon Weitzman (1985), bien que ces réformes visaient à améliorer l'efficacité des procédures de divorce, les législateurs n'ont pas pris en compte les conséquences sociales de ces changements.
- Détails de la politique/du programme
Tout au long des années 1970, plusieurs États américains ont adopté des lois autorisant le divorce unilatéral, remplaçant ainsi la faute de l'un des conjoints par l'incompatibilité d'humeur (Weitzman, 1985). Ces modifications législatives ont considérablement réduit les coûts liés aux procédures de divorce, permettant à un conjoint de se séparer sans le consentement de l'autre. Selon les données de Gruber (2004), l'adoption de ces lois a entraîné une hausse continue du taux de divorce après les années 1970.
- Méthode
Les données utilisées dans cette étude proviennent de Échantillons microbiologiques à usage public Les données PUMS (Unités de surveillance des ménages) proviennent des recensements américains de 1960, 1970, 1980 et 1990. Elles indiquent l'État de résidence actuel et l'État de naissance. Les auteurs ont constitué trois échantillons pour les analyses. Le premier comprend des informations par État de résidence et année pour les enfants de 0 à 18 ans, ainsi que des informations sur l'état civil de leurs tuteurs. Le deuxième échantillon contient des données par État, année et âge pour les adultes de 25 à 50 ans. Le troisième échantillon est un affinement du deuxième, intégrant les caractéristiques de l'État de naissance et du sexe. Toutes les régressions ont été pondérées par la taille des cellules afin de reproduire les microdonnées respectives. Les données ont été regroupées par État, année et âge pour l'analyse. Le premier échantillon a servi à analyser les conséquences des divorces unilatéraux sur la vie adulte, tandis que les deuxième et troisième échantillons ont permis d'observer l'impact sur les probabilités de divorce parental. Toutes les analyses ont estimé les effets séparément pour les hommes et les femmes, ainsi que pour les pères et les mères.
La première analyse de cette étude a évalué l'impact de l'introduction législative du divorce unilatéral sur la probabilité que les parents soient divorcés, séparés ou n'aient jamais été mariés. Plusieurs modèles distincts ont été estimés pour les adultes et les enfants vivant avec l'un ou l'autre parent. De plus, tous les modèles précédents ont été reproduits en intégrant des effets fixes pour les tendances propres à chaque État.
La seconde analyse a examiné les effets du divorce unilatéral sur la vie adulte des enfants. Les variables de résultat considérées incluaient les aspects matrimoniaux, scolaires, socio-économiques et professionnels. Des modèles ont été estimés pour les individus exposés à l'intervention durant l'enfance et pour ceux exposés à l'âge adulte. Là encore, les modèles ont été estimés avec et sans effets de tendance fixes liés à l'état.
La troisième analyse a examiné si l'exposition à un divorce unilatéral durant l'enfance influençait le nombre et le taux de suicide (pour 10 000 habitants) chez les enfants. Le nombre de suicides a été calculé à l'aide d'une loi binomiale négative, et le taux de suicide à l'aide de la méthode des moindres carrés ordinaires (MCO). Les microdonnées disponibles dans [source manquante] ont été utilisées pour cette analyse. Statistiques vitales Mortalité de la période 1978 à 1996.
La quatrième analyse se divise en deux parties et porte sur la durée d'exposition à la législation sur le divorce unilatéral, cette durée étant elle-même divisée en trois intervalles : de 1 à 4 ans, de 5 à 8 ans et 9 ans ou plus. La première partie évalue l'impact sur le statut matrimonial des adultes et des parents d'enfants. La seconde partie évalue l'impact sur les variables de résultats dans la vie adulte des individus exposés au divorce unilatéral durant leur enfance.
Enfin, la cinquième analyse examine la durée d'exposition à la législation à travers une variable d'interaction entre la variable binaire d'identification de la législation et l'âge des individus. Pour cette analyse, seuls les individus âgés d'au moins 25 ans ont été pris en compte.
- Principaux résultats
Les résultats de l'analyse préliminaire indiquent que l'introduction législative du divorce unilatéral a entraîné une augmentation significative d'environ 12 % de la probabilité de divorcer, tant chez les hommes que chez les femmes. Aucune différence significative n'a été observée concernant la propension à se séparer ou à ne jamais se marier. Des résultats similaires ont été constatés en prenant en compte les enfants.
Les résultats de la seconde analyse apportent plusieurs éléments de preuve concernant l'effet du divorce unilatéral sur les enfants, en particulier ceux exposés durant leur enfance. Concernant l'impact sur le statut matrimonial, aucun effet n'a été constaté sur les chances de divorce pour les enfants exposés durant leur enfance ; toutefois, une augmentation de la probabilité d'être marié a été observée. Une augmentation moyenne du nombre d'enfants a également été constatée pour ce même groupe. Quant à l'impact sur l'éducation, on observe une baisse significative de 0,6 % du nombre d'années de scolarité chez les personnes exposées à un divorce unilatéral durant leur jeunesse. Par ailleurs, on constate une augmentation significative et considérable des chances d'obtenir un diplôme d'études secondaires et une forte baisse correspondante des chances d'obtenir un diplôme d'études supérieures. Concernant l'impact sur le niveau de vie et les revenus, on observe une nette réduction du revenu par habitant d'environ 3,2 % et des gains de 2,3 %, respectivement. Aucun effet significatif n'a été constaté sur le nombre de semaines travaillées ni sur la probabilité d'avoir travaillé l'année précédente. Les résultats sont similaires pour les hommes et les femmes.
Les résultats de la troisième analyse indiquent que l'exposition au divorce unilatéral a entraîné une augmentation significative des taux de suicide. Le nombre de suicides a augmenté de 5 % chez les femmes et de 1,3 % chez les hommes. En ce qui concerne le taux de suicide, des augmentations d'environ 10 % ont été observées chez les femmes et de 5 % chez les hommes, ce qui représente des effets considérables.
Les résultats de la quatrième analyse ont révélé des effets hétérogènes en fonction de la durée d'exposition au divorce unilatéral. Concernant les variables « situation matrimoniale » et « disponibilité d'emploi », les impacts étaient similaires pour des périodes d'exposition de 1 à 4 ans et de 5 à 8 ans ; toutefois, après 8 ans, l'ampleur des effets était considérablement plus importante, à l'exception de la propension au divorce. Une tendance similaire a été observée pour la plupart des variables liées au niveau d'éducation, au revenu par habitant et aux salaires. Ces tendances se sont vérifiées aussi bien chez les hommes que chez les femmes. En ce qui concerne les salaires, cependant, des baisses ont été observées chez les femmes et des hausses chez les hommes.
L'analyse des effets d'interaction entre l'âge et le divorce unilatéral a révélé qu'une exposition précoce augmente les risques de mariage et de séparation à un jeune âge, mais que ces risques diminuent avec l'âge. Lorsque l'exposition survient à l'âge adulte, l'influence de l'âge sur le risque de divorce est moins marquée chez les femmes que chez les hommes.
- Leçons de politique publique
Cette étude analyse les impacts de diverses réformes législatives étatiques ayant instauré le divorce unilatéral aux États-Unis au début des années 1970. À travers différentes stratégies empiriques, l'article démontre que les personnes exposées à ces lois durant leur enfance présentaient un niveau d'instruction et un revenu par habitant inférieurs. Une augmentation de l'instabilité conjugale a été observée, avec une probabilité accrue de mariages et de séparations. Les résultats indiquent également que, si les femmes exposées sont moins susceptibles d'intégrer le marché du travail, les hommes exposés y sont proportionnellement plus présents. Les femmes et les hommes exposés au divorce unilatéral durant leur enfance présentent un risque accru de suicide à l'âge adulte. Les résultats montrent également que les effets de cette exposition durant l'enfance sur le statut matrimonial se manifestent principalement au début de l'âge adulte.
Références
Gruber, J. (2004), « Faciliter le divorce est-il mauvais pour les enfants ? Les implications à long terme du divorce unilatéral », Journal of Labour Economics, Vol. 22 n° 4, p. 799–833.
Weitzman, Lenore. (1985), La révolution du divorce, New York : Free Press.