Titre du document : Est-il temps de renoncer aux politiques fondées sur des données probantes ? Quatre réponses
Chercheur principal : Viviane Pires Ribeiro
Auteurs: Richard D. French
Lieu de l'intervention : Importation
Taille de l'échantillon : 400 publications
Thème principal : Politique économique et gouvernance
Variable principale d'intérêt : Politiques fondées sur des données probantes
Type d'intervention : Revue de la littérature sur le potentiel politique des politiques fondées sur des données probantes.
Méthodologie: revue systématique qualitative de la littérature
Face aux contradictions et aux ambiguïtés qui caractérisent la promotion des politiques fondées sur des données probantes (PFDP) aux niveaux local et international, French (2019) a mené une analyse qualitative et systématique de la littérature sur le potentiel politique des PFDP. L’étude conclut que, pour relever les défis auxquels sont confrontées les PFDP, les chercheurs doivent développer une compréhension plus réaliste du contexte professionnel des ministres et des hauts fonctionnaires, rejeter les idées reçues, certes simplistes mais répandues, sur le niveau de rationalité analytique au sein du gouvernement, et reconnaître qu’un engagement soutenu auprès des décideurs politiques peut s’avérer incompatible avec une progression de carrière dans le milieu universitaire.
Contexte d'évaluation
Le mouvement en faveur de politiques fondées sur des données probantes témoigne de la nécessité d'améliorer considérablement l'élaboration des politiques. Mais les gouvernements et les chercheurs doivent-ils déployer les efforts nécessaires ? Les gouvernements négligent-ils actuellement des données probantes qui pourraient étayer de manière précieuse des politiques nettement améliorées ? Nul ne conteste que lorsque la recherche contribue utilement à résoudre des problèmes publics, elle doit être exploitée au maximum. Cependant, l'avis est partagé : a) que la recherche « répond utilement » aux problèmes publics ; b) que « dans la mesure du possible » dépasse le niveau actuel d'exploitation de la recherche dans l'élaboration des politiques ; et c) que des efforts devraient donc être consacrés à l'obtention d'un plus grand nombre de données probantes mieux utilisées.
French (2019) tente de répondre à ces questions par une analyse systématique qualitative de la littérature sur le potentiel politique de l'évaluation par les pairs. L'auteur définit ainsi les données probantes comme le produit de la recherche : des connaissances organisées, produites selon les normes des disciplines universitaires concernées ; et définit la politique comme la position ou l'approche adoptée par les autorités publiques – gouvernements, agences, commissions scolaires, armée, police – face aux problèmes ou aux opportunités perçus comme ayant une incidence sur le bien-être public.
Détails de l'intervention
French (2019) réalise une revue systématique qualitative de la littérature sur le potentiel politique des politiques fondées sur des données probantes. À cet égard, l'auteur souligne que la littérature recherchant des revues systématiques qualitatives doit présenter les caractéristiques suivantes :
a) Identifier les principaux « courants de pensée » dans un domaine donné, en étant attentif à l’identification des variantes, des opinions minoritaires et dissidentes.
b) Effectuer des recherches dans un large éventail de disciplines afin d'apporter différentes perspectives au sujet traité.
c) Utiliser des techniques de recherche électroniques et manuelles complémentaires pour éviter que des documents ne soient perdus en raison d’une indexation inadéquate ou d’une couverture sélective des bases de données.
Il est toutefois important de noter que, tout comme les articles scientifiques ne rendent pas compte du processus de recherche mais plutôt de ses résultats, les rapports de politique publique ne donnent aucune indication sur le processus d'élaboration de cette politique, avec ses nombreux revirements, ses « irrationalités » et ses aléas. La justification politique qui accompagne les annonces de politiques publiques ne doit jamais être confondue avec une description fidèle des processus ou des motivations sous-jacentes. En résumé, quelles que soient les hypothèses que le citoyen « instruit » se fait sur l'élaboration des politiques publiques, rien ne remplace la lecture des publications scientifiques sur le sujet, également appelées « données probantes ». Une grande partie de ces publications remet en question le biais ou l'inapplicabilité du modèle rationaliste cher à de nombreux partisans de la pratique fondée sur les données probantes. De même, il s'est avéré difficile d'identifier des réussites en matière de recherche pour relever les défis des politiques publiques.
Le potentiel de la pratique fondée sur les données probantes (PFDP) est donc contesté et controversé. Ainsi, French (2019) décrit quatre grands courants de pensée sur la PFDP : les écoles Renforcer, Réforme, Réinventer e Rejeter.
Détails de la méthodologie
La base de données bibliographiques PAIS a été consultée afin d'identifier les ouvrages et articles universitaires évalués par les pairs dont le titre contenait l'expression « politique fondée sur des données probantes ». Cette recherche a permis d'obtenir 132 références, complétées par une bibliographie de références pertinentes en matière de politiques publiques. Les articles qui abordaient des problématiques en utilisant cette expression comme indicateur de légitimité, sans toutefois traiter explicitement de la pratique de la politique fondée sur des données probantes, ont été exclus de l'analyse. Il restait ainsi plusieurs dizaines de références potentielles, qui ont été lues et dont les notes de lecture ont permis d'identifier d'autres références pertinentes. Au total, près de 400 ouvrages, chapitres d'ouvrages, actes de conférences et articles pertinents, issus de diverses disciplines, ont finalement été recensés et analysés par French (2019).
Résultats
À partir d'une analyse systématique de près de 400 publications, French (2019) identifie quatre perspectives contrastées sur les politiques fondées sur des données probantes. Un premier courant de pensée préconise de renforcer les exigences envers les gouvernements afin qu'ils accordent une plus grande importance à la recherche. Une deuxième perspective plaide pour une réforme des relations entre chercheurs et décideurs politiques. Une troisième souligne la nécessité de repenser les procédures formelles régissant la production et l'utilisation des données probantes. La quatrième perspective rejette la possibilité que la recherche puisse simultanément satisfaire aux normes disciplinaires et répondre de manière significative aux besoins des décideurs politiques.
Il existe une contradiction, voire une ambiguïté, dans la défense, tant au niveau local que global, de la pratique fondée sur les données probantes (PFDP). Il semble que la plupart de ces arguments trahissent une conviction des mérites évidents de cette idée, à tel point qu'ils ignorent en grande partie les preuves scientifiques. Pour les scientifiques de formation et les chercheurs en sciences sociales qui prennent leur discipline au sérieux, l'idée que les politiques publiques puissent grandement bénéficier d'une utilisation accrue des résultats de la recherche relève de l'auto-promotion. Il semble superflu de se pencher sur la littérature relative à la PFDP ou à l'élaboration des politiques publiques.
Sir Peter Gluckman (2017), figure emblématique du conseil scientifique international, met régulièrement en garde les scientifiques contre l'arrogance. Il est frappant de constater la fréquence à laquelle des thèmes similaires – modestie, humilité – reviennent dans les études sur la pratique fondée sur les données probantes et les questions connexes. L'analyse a recensé plus d'une douzaine de mises en garde de ce type.
Il est peu probable que cette situation – une grande diversité de points de vue sur la viabilité et l'imminence de la pratique fondée sur les données probantes – évolue prochainement. Tant que la socialisation associée aux études doctorales dans les disciplines empiriques restera la même, on observera toujours une certaine sympathie pour les hypothèses rationalistes et une perplexité face à leur inapplicabilité apparente au monde de la pratique.
Ceux qui sont dans les écoles Réforme e Réinventer Ceux qui ont consacré beaucoup de temps et d'efforts à la pratique fondée sur des données probantes partagent généralement la conclusion que « la recherche de politiques et de pratiques éclairées par des données probantes sera un long et ardu chemin », et ce dernier courant pourrait même souscrire à l'affirmation de Pawson, malgré son propre engagement envers la pratique fondée sur des données probantes : « Il n'existe pas de politique fondée sur des données probantes. Les données probantes sont le point faible du monde politique », tandis qu'ailleurs dans le monde universitaire et au sein des fondations, dans l'école RenforcerCependant, l'optimisme concernant les PBE demeure.
Leçons de politique publique
French (2019) soutient que ceux qui souhaitent relever les défis posés par les politiques fondées sur des données probantes de manière éclairée doivent : (i) développer une compréhension réaliste du contexte de travail des ministres et des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire une compréhension qui dépasse les lamentations rituelles sur leur incapacité inexplicable à tenir compte de la recherche et de l’expertise ; (ii) s’attaquer à la théorie naïve de la décision, qui surestime largement la rationalité analytique – largement répandue parmi les universitaires, les chercheurs et les éditeurs – par le biais de la psychologie cognitive de la prise de décision ; (iii) étant donné la principale conclusion de la littérature sur la pratique fondée sur des données probantes, selon laquelle « des relations directes et soutenues entre les chercheurs et les décideurs politiques constituent la méthode idéale pour promouvoir l’utilisation de la recherche dans l’élaboration des politiques », évaluer dans quelle mesure cela est compatible avec les exigences de carrière du monde universitaire du XXe siècle et comment ses perspectives peuvent être améliorées ; et enfin, à la lumière de ce qui précède, (iv) comparer la surprenante variété de prescriptions des différents courants de pensée. Réforme e Réinventer et tenter de parvenir à un consensus réaliste.
Références
FRENCH, Richard D. Est-il temps d'abandonner les politiques fondées sur des données probantes ? Quatre réponses. Politique et politique, v. 47, non. 1, p. 151-168, 2019.