Les inégalités entre les sexes ont-elles des effets durables ?

Chercheur principal : Adriano Valladão Pires Ribeiro

Titre de l'article : Il pleut des hommes ! Alléluia ? Les conséquences à long terme d'un déséquilibre des sexes en faveur des hommes

Auteurs de l'article : Pauline Grosjean et Rose Khattar

Lieu de l'intervention : Australie

Taille de l'échantillon: 42 866 observations

Thème principal : Sexe

Type d'intervention : Effets des déséquilibres du rapport hommes/femmes

Variable principale d'intérêt : Position concernant le rôle des femmes et leur participation au marché du travail.

Méthode d'évaluation: Expérience naturelle

Problème de politique

Le rapport hommes-femmes au sein d'une société influence divers aspects sociaux, tels que les décisions matrimoniales, les choix de carrière et la disponibilité des emplois. Dans les sociétés où les hommes sont plus nombreux, par exemple, les familles peuvent être plus conservatrices et les femmes peuvent se retrouver davantage exclues du marché du travail. Les conséquences d'une proportion plus élevée d'hommes dans une société, et leur caractère transitoire ou persistant, constituent un sujet d'étude intéressant, d'autant plus que ce déséquilibre est observé aujourd'hui dans différentes régions du monde.

Contexte d'évaluation

Une société où les hommes sont plus nombreux que les femmes aurait des conséquences immédiates : une moindre présence féminine conférerait aux hommes une position privilégiée et un pouvoir de négociation accru, entraînant une hausse du taux de mariage et une baisse de la participation au marché du travail. Au fil des années, la proportion de chaque sexe dans une société tend à se stabiliser en fonction du taux de natalité. Cependant, ce déséquilibre en faveur des hommes peut avoir des répercussions durables, notamment à travers les normes culturelles, même après son rééquilibrage. On peut donc distinguer des effets à court terme et à long terme.

Pour saisir l'impact du rapport hommes-femmes, il faudrait mener une expérience où des groupes présentant des proportions variables d'hommes et de femmes, mais partageant le même contexte culturel et les mêmes institutions, vivraient dans différents lieux, afin d'observer, après un certain temps, la structure sociale de chaque lieu. Autrement dit, la seule différence initiale entre ces groupes serait le rapport hommes-femmes et, par conséquent, celle qui serait à l'origine des dissemblances sociales ultérieures.

Cette situation a perduré en Australie pendant de nombreuses années, la proportion d'hommes étant bien supérieure à celle des femmes. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'Empire britannique a mis en œuvre une politique de déportation de condamnés en Australie, ce qui a entraîné une augmentation du nombre d'hommes envoyés dans le pays. Par ailleurs, tout au long du XXe siècle, de nombreux hommes libres ont immigré en Australie, attirés par les opportunités offertes par les mines et l'agriculture. Le déséquilibre démographique qui en résulte permet d'étudier les conséquences à court et à long terme sur le marché du travail, les choix professionnels, les loisirs et la perception générale du rôle des femmes.

Détails de l'intervention

L'étude des effets des déséquilibres entre les sexes a été menée dans les comtés et les États australiens. Pour les effets les plus immédiats, les données relatives à la proportion de chaque sexe et à la structure de l'économie proviennent des premiers recensements coloniaux du XIXe siècle pour les six États australiens. Sur un total de 91 comtés, on comptait en moyenne trois hommes pour une femme. Ces recensements contiennent également des informations sur le nombre d'hommes et de femmes mariés, ainsi que sur la répartition des professions par sexe. Par ailleurs, les données disponibles de tous les recensements du XIXe siècle, couvrant la période de 1836 à 1881, ont également été prises en compte.

Pour les effets à long terme liés aux normes sociales et aux aspects culturels, les données proviennent du recensement australien de 2011 et de l'enquête HILDA (Family, Income and Work Survey), disponible depuis 2001. Les informations sur les aspects culturels et la répartition du temps sont recueillies auprès de l'enquête HILDA grâce aux réponses aux questions portant sur les personnes chargées des tâches ménagères, le nombre d'heures travaillées par semaine, le temps consacré aux tâches domestiques et la perception du temps disponible. Le recensement contient des données sur la participation des femmes au marché du travail.

Méthodologie

Les données présentées ci-dessus permettent d'appréhender les effets à court et à long terme des déséquilibres entre les sexes. Dans un premier temps, les effets à court terme ont été mesurés : l'impact d'une prédominance masculine sur le taux de mariage (pour les deux sexes), la participation des femmes au marché du travail et l'emploi féminin a été étudié. Cette mesure a été effectuée à partir de deux ensembles de données : l'un concernant les comtés entre 1836 et 1881, et l'autre uniquement le premier recensement de chaque État.

Le second exercice visait à mesurer les conséquences à long terme du déséquilibre entre le nombre d'hommes et de femmes, c'est-à-dire l'attitude de la société face au monde du travail et aux enjeux culturels liés au genre. À cette fin, le lien entre le ratio hommes-femmes issu du premier recensement de chaque État et les comportements actuels de la société envers les femmes, leur emploi du temps et leur participation au marché du travail a été analysé.

L'hypothèse nécessaire pour établir les liens mentionnés ci-dessus est que le rapport hommes/femmes dans chaque État ne dépendait pas des opportunités économiques. Or, les décisions individuelles de migrer vers une région donnée étaient influencées par des facteurs à la fois économiques et personnels qui, transmis de génération en génération, créeraient un biais entre les variables actuelles et le déséquilibre hommes-femmes de l'époque coloniale. Ce biais, s'il n'est pas corrigé, risque de ne pas refléter l'effet à long terme du rapport hommes/femmes, ce dernier se voyant accorder une importance disproportionnée. La solution consiste à utiliser le rapport hommes-femmes de la population carcérale, puisque les condamnés n'ont pas choisi leur région d'accueil, ne pouvaient pas la quitter et représentaient une part considérable de la population totale.

Résultats

Les résultats à court terme des deux ensembles de données étaient similaires. Une proportion plus élevée d'hommes est associée à un taux de mariage plus élevé et à une réduction de l'offre de travail des femmes, à une baisse du nombre de mariages chez les hommes et à une proportion plus faible de femmes occupant des emplois hautement qualifiés. Cependant, il est impossible de vérifier les mécanismes à l'origine de ces résultats ; par exemple, il est impossible de déterminer si la moindre participation des femmes au marché du travail est due à un plus grand pouvoir de négociation de leur part ou si elle traduit une substitution du travail domestique par un travail extérieur.

À long terme, les résultats indiquent qu'aujourd'hui, davantage de personnes estiment que les femmes devraient rester au foyer dans les régions où la proportion d'hommes était plus élevée. Cette perspective est spécifique au monde du travail, puisqu'aucune corrélation n'a été établie entre les anciens ratios hommes-femmes et les opinions sur les dirigeantes politiques par rapport aux dirigeants politiques. Concernant la participation des femmes au marché du travail, la corrélation est négative, bien que non significative. Cependant, si l'on considère la marge intensive (le nombre d'heures travaillées), la corrélation est négative et marquée pour les femmes et positive pour les hommes. Autrement dit, dans les régions où la population masculine était plus nombreuse, les femmes travaillent actuellement moins d'heures, et inversement pour les hommes.

Une conséquence possible de la réduction du temps de travail serait une plus grande propension au travail à temps partiel et une diminution du taux d'occupation des postes à responsabilité. De fait, le rapport hommes/femmes passé est inversement proportionnel à la proportion actuelle de femmes occupant des postes à responsabilité. Concernant la répartition du temps, les résultats suggèrent que les femmes vivant dans des zones à forte proportion d'hommes disposaient auparavant de plus de temps libre que celles vivant dans des zones plus équilibrées. Cela s'explique par le fait qu'elles travaillent moins d'heures, comme indiqué précédemment, et que ce temps perdu n'est pas compensé par les tâches domestiques. Enfin, les corrections apportées aux relations obtenues à partir du ratio hommes/femmes des détenus aboutissent à des valeurs similaires, en termes de direction et d'ampleur, aux résultats déjà présentés.

Leçons de politique publique

La principale leçon de cette étude est que les déséquilibres entre les sexes peuvent avoir des effets durables, même après leur correction. L'influence persistante d'une période où les hommes étaient bien plus nombreux que les femmes se traduit aujourd'hui par une diminution des opportunités d'emploi pour les femmes et par des conceptions plus conservatrices du rôle de chaque sexe dans la société.

Référence

Grosjean, Pauline ; Khattar, Rose. « Il pleut des hommes ! Alléluia ? Les conséquences à long terme du déséquilibre des sexes en faveur des hommes. » The Review of Economic Studies, vol. 86, n° 2, p. 723-754, 2019.

Problème de politique

Le rapport hommes-femmes au sein d'une société influence divers aspects sociaux, tels que les décisions matrimoniales, les choix de carrière et la disponibilité des emplois. Dans les sociétés où les hommes sont plus nombreux, par exemple, les familles peuvent être plus conservatrices et les femmes peuvent se retrouver davantage exclues du marché du travail. Les conséquences d'une proportion plus élevée d'hommes dans une société, et leur caractère transitoire ou persistant, constituent un sujet d'étude intéressant, d'autant plus que ce déséquilibre est observé aujourd'hui dans différentes régions du monde.

Contexte d'évaluation

Une société où les hommes sont plus nombreux que les femmes aurait des conséquences immédiates : une moindre présence féminine conférerait aux hommes une position privilégiée et un pouvoir de négociation accru, entraînant une hausse du taux de mariage et une baisse de la participation au marché du travail. Au fil des années, la proportion de chaque sexe dans une société tend à se stabiliser en fonction du taux de natalité. Cependant, ce déséquilibre en faveur des hommes peut avoir des répercussions durables, notamment à travers les normes culturelles, même après son rééquilibrage. On peut donc distinguer des effets à court terme et à long terme.

Pour saisir l'impact du rapport hommes-femmes, il faudrait mener une expérience où des groupes présentant des proportions variables d'hommes et de femmes, mais partageant le même contexte culturel et les mêmes institutions, vivraient dans différents lieux, afin d'observer, après un certain temps, la structure sociale de chaque lieu. Autrement dit, la seule différence initiale entre ces groupes serait le rapport hommes-femmes et, par conséquent, celle qui serait à l'origine des dissemblances sociales ultérieures.

Cette situation a perduré en Australie pendant de nombreuses années, la proportion d'hommes étant bien supérieure à celle des femmes. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'Empire britannique a mis en œuvre une politique de déportation de condamnés en Australie, ce qui a entraîné une augmentation du nombre d'hommes envoyés dans le pays. Par ailleurs, tout au long du XXe siècle, de nombreux hommes libres ont immigré en Australie, attirés par les opportunités offertes par les mines et l'agriculture. Le déséquilibre démographique qui en résulte permet d'étudier les conséquences à court et à long terme sur le marché du travail, les choix professionnels, les loisirs et la perception générale du rôle des femmes.

Détails de l'intervention

L'étude des effets des déséquilibres entre les sexes a été menée dans les comtés et les États australiens. Pour les effets les plus immédiats, les données relatives à la proportion de chaque sexe et à la structure de l'économie proviennent des premiers recensements coloniaux du XIXe siècle pour les six États australiens. Sur un total de 91 comtés, on comptait en moyenne trois hommes pour une femme. Ces recensements contiennent également des informations sur le nombre d'hommes et de femmes mariés, ainsi que sur la répartition des professions par sexe. Par ailleurs, les données disponibles de tous les recensements du XIXe siècle, couvrant la période de 1836 à 1881, ont également été prises en compte.

Pour les effets à long terme liés aux normes sociales et aux aspects culturels, les données proviennent du recensement australien de 2011 et de l'enquête HILDA (Family, Income and Work Survey), disponible depuis 2001. Les informations sur les aspects culturels et la répartition du temps sont recueillies auprès de l'enquête HILDA grâce aux réponses aux questions portant sur les personnes chargées des tâches ménagères, le nombre d'heures travaillées par semaine, le temps consacré aux tâches domestiques et la perception du temps disponible. Le recensement contient des données sur la participation des femmes au marché du travail.

Méthodologie

Les données présentées ci-dessus permettent d'appréhender les effets à court et à long terme des déséquilibres entre les sexes. Dans un premier temps, les effets à court terme ont été mesurés : l'impact d'une prédominance masculine sur le taux de mariage (pour les deux sexes), la participation des femmes au marché du travail et l'emploi féminin a été étudié. Cette mesure a été effectuée à partir de deux ensembles de données : l'un concernant les comtés entre 1836 et 1881, et l'autre uniquement le premier recensement de chaque État.

Le second exercice visait à mesurer les conséquences à long terme du déséquilibre entre le nombre d'hommes et de femmes, c'est-à-dire l'attitude de la société face au monde du travail et aux enjeux culturels liés au genre. À cette fin, le lien entre le ratio hommes-femmes issu du premier recensement de chaque État et les comportements actuels de la société envers les femmes, leur emploi du temps et leur participation au marché du travail a été analysé.

L'hypothèse nécessaire pour établir les liens mentionnés ci-dessus est que le rapport hommes/femmes dans chaque État ne dépendait pas des opportunités économiques. Or, les décisions individuelles de migrer vers une région donnée étaient influencées par des facteurs à la fois économiques et personnels qui, transmis de génération en génération, créeraient un biais entre les variables actuelles et le déséquilibre hommes-femmes de l'époque coloniale. Ce biais, s'il n'est pas corrigé, risque de ne pas refléter l'effet à long terme du rapport hommes/femmes, ce dernier se voyant accorder une importance disproportionnée. La solution consiste à utiliser le rapport hommes-femmes de la population carcérale, puisque les condamnés n'ont pas choisi leur région d'accueil, ne pouvaient pas la quitter et représentaient une part considérable de la population totale.

Résultats

Les résultats à court terme des deux ensembles de données étaient similaires. Une proportion plus élevée d'hommes est associée à un taux de mariage plus élevé et à une réduction de l'offre de travail des femmes, à une baisse du nombre de mariages chez les hommes et à une proportion plus faible de femmes occupant des emplois hautement qualifiés. Cependant, il est impossible de vérifier les mécanismes à l'origine de ces résultats ; par exemple, il est impossible de déterminer si la moindre participation des femmes au marché du travail est due à un plus grand pouvoir de négociation de leur part ou si elle traduit une substitution du travail domestique par un travail extérieur.

À long terme, les résultats indiquent qu'aujourd'hui, davantage de personnes estiment que les femmes devraient rester au foyer dans les régions où la proportion d'hommes était plus élevée. Cette perspective est spécifique au monde du travail, puisqu'aucune corrélation n'a été établie entre les anciens ratios hommes-femmes et les opinions sur les dirigeantes politiques par rapport aux dirigeants politiques. Concernant la participation des femmes au marché du travail, la corrélation est négative, bien que non significative. Cependant, si l'on considère la marge intensive (le nombre d'heures travaillées), la corrélation est négative et marquée pour les femmes et positive pour les hommes. Autrement dit, dans les régions où la population masculine était plus nombreuse, les femmes travaillent actuellement moins d'heures, et inversement pour les hommes.

Une conséquence possible de la réduction du temps de travail serait une plus grande propension au travail à temps partiel et une diminution du taux d'occupation des postes à responsabilité. De fait, le rapport hommes/femmes passé est inversement proportionnel à la proportion actuelle de femmes occupant des postes à responsabilité. Concernant la répartition du temps, les résultats suggèrent que les femmes vivant dans des zones à forte proportion d'hommes disposaient auparavant de plus de temps libre que celles vivant dans des zones plus équilibrées. Cela s'explique par le fait qu'elles travaillent moins d'heures, comme indiqué précédemment, et que ce temps perdu n'est pas compensé par les tâches domestiques. Enfin, les corrections apportées aux relations obtenues à partir du ratio hommes/femmes des détenus aboutissent à des valeurs similaires, en termes de direction et d'ampleur, aux résultats déjà présentés.

Leçons de politique publique

La principale leçon de cette étude est que les déséquilibres entre les sexes peuvent avoir des effets durables, même après leur correction. L'influence persistante d'une période où les hommes étaient bien plus nombreux que les femmes se traduit aujourd'hui par une diminution des opportunités d'emploi pour les femmes et par des conceptions plus conservatrices du rôle de chaque sexe dans la société.

Référence

Grosjean, Pauline ; Khattar, Rose. « Il pleut des hommes ! Alléluia ? Les conséquences à long terme du déséquilibre des sexes en faveur des hommes. » The Review of Economic Studies, vol. 86, n° 2, p. 723-754, 2019.