Chercheur principal : Viviane Pires Ribeiro
Titre du document : L’accès au crédit rural contribue-t-il à réduire les inégalités de revenus au Brésil ?
Auteurs: Mateus de Carvalho Reis Neves, Carlos Otávio Freitas, Felipe de Figueiredo Silva, Davi Rogério de Moura Costa et Marcelo José Braga
Lieu de l'intervention : Brasil
Taille de l'échantillon : 15.402 personnes
Thème principal : Finances
Variable principale d'intérêt : Inégalité des revenus
Type d'intervention : Analyse de l'impact du crédit rural sur les inégalités de revenus.
Méthodologie: Méthode de régression quantile inconditionnelle
Le secteur agricole brésilien a connu une croissance exponentielle ces dernières décennies et a renforcé sa participation au marché international. Cependant, le Brésil reste confronté à de fortes inégalités rurales. Neves et al. (2020) ont cherché à déterminer si l'accès au crédit accroît ou réduit les inégalités entre les familles rurales brésiliennes. Leurs résultats suggèrent que le Programme national de renforcement de l'agriculture familiale (PRONAF) n'est pas associé à une augmentation des inégalités. En revanche, l'accès au crédit rural provenant d'autres sources que le PRONAF a engendré une plus grande inégalité des revenus entre les familles. Les résultats indiquent également qu'un niveau d'éducation plus élevé et l'accès aux services de vulgarisation agricole ont amplifié l'effet du crédit sur les revenus.
Contexte d'évaluation
La production agricole brésilienne a augmenté ces dernières décennies. Malgré cela, la population rurale continue de subir des inégalités de revenus. Autrement dit, même si le pays s'est davantage intégré au marché mondial, la production agricole commerciale reste concentrée entre les mains de grandes exploitations.
Bien que les inégalités de revenus aient diminué au fil du temps, il reste encore beaucoup à faire pour les réduire davantage. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à une répartition plus équitable des revenus en milieu rural, notamment l'accès aux services de vulgarisation agricole et aux marchés financiers. Le gouvernement brésilien, par exemple, a mis en œuvre plusieurs politiques publiques visant à réduire ces inégalités.
En 1965, le Système national de crédit rural (SNCR) a été créé afin d'accroître la production agricole et d'améliorer les conditions de vie des familles rurales. La Politique agricole nationale, mise en place en 1991, a également contribué à la création de revenus dans les zones rurales du pays. Pour réduire les inégalités dans la répartition des bénéfices, le gouvernement brésilien a créé le Programme de renforcement de l'agriculture familiale en 1995. Cependant, Neves et al. (2020) soulignent qu'il existe un consensus dans la littérature : bien que le Brésil ait amélioré l'accès des familles rurales aux marchés financiers, les inégalités de revenus dans ces zones restent importantes et les politiques mises en œuvre pour lutter contre ces inégalités ont surtout profité aux grands producteurs ruraux.
Détails de l'intervention
Neves et al. (2020) ont identifié deux limites dans la littérature portant sur l'accès au crédit rural et les inégalités de revenus. Premièrement, la littérature manque d'études identifiant des facteurs supplémentaires contribuant à réduire les inégalités rurales, tels que le développement agricole, qui renforce l'effet du crédit sur le revenu des ménages. Deuxièmement, la littérature ne propose pas d'analyses ventilant l'effet du crédit sur le revenu par quantiles de revenu (par exemple, l'accès au crédit peut avoir un impact plus important sur le revenu des familles à revenus élevés que sur celui des familles à faibles revenus). C'est pourquoi les auteurs s'attachent à pallier ces deux limites en estimant l'effet du crédit sur le revenu des ménages dans les zones rurales du Brésil.
Pour estimer l’influence (non causale) de l’accès au crédit sur le revenu des ménages, les auteurs ont utilisé l’Enquête nationale par sondage auprès des ménages (PNAD) de 2014 de l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE). Cette enquête catégorise le crédit rural en deux parties : (i) le PRONAF et (ii) d’autres sources (c’est-à-dire d’autres programmes publics et/ou des prêts bancaires destinés à un usage rural).
L'échantillon comprend des producteurs ruraux qui sont (i) économiquement actifs ; (ii) employeurs ou travailleurs indépendants (ce sont les personnes interrogées dans le cadre du questionnaire) ; et (iii) principalement engagés dans une activité agricole. L'échantillon inclut également un faible pourcentage de gestionnaires de propriétés rurales résidant en zone urbaine. Après exclusion des données manquantes et des valeurs aberrantes, l'échantillon final était composé de 15 402 individus.
Détails de la méthodologie
Les données ont servi à déterminer l'effet du développement rural sur le revenu des ménages. Dans un premier temps, Neves et al. (2020) ont utilisé la méthode de régression quantile inconditionnelle pour identifier l'effet du crédit rural sur différents quantiles de revenu dans les zones rurales brésiliennes. Dans un second temps, ils ont identifié les caractéristiques des ménages susceptibles d'engendrer des disparités de revenus liées à l'accès au crédit rural.
La variable dépendante est le revenu familial mensuel en reais (R$), qui représente le revenu de l'agriculteur. Afin de contrôler d'autres facteurs influençant le niveau de revenu familial, les variables suivantes ont été incluses :
a) sexe : une variable binaire qui vaut 1 si l'individu est un homme ;
b) race : une variable binaire qui vaut 1 si l'individu est noir ;
c) Éducation : plusieurs variables binaires divisées en catégories « ne sait ni lire ni écrire », « enseignement primaire incomplet », « enseignement primaire complet », « enseignement secondaire incomplet », « enseignement secondaire complet », « enseignement supérieur incomplet » et « enseignement supérieur complet » ;
d) Âge : plusieurs individus fictifs, répartis en « jusqu’à 25 ans », « de 26 à 35 ans », « de 36 à 45 ans », « de 46 à 55 ans », « de 56 à 65 ans » et « âge égal ou supérieur à 65 ans » ;
e) rural : une variable binaire qui vaut 1 si l'individu réside dans une zone rurale ;
f) extension : une variable binaire qui vaut 1 si l’individu a reçu une assistance technique et une vulgarisation rurale d’une source privée ou gouvernementale ;
g) Propriété foncière : plusieurs variables binaires cherchent à identifier le statut du producteur par rapport à la terre, par exemple si le producteur est un partenaire, un locataire, un occupant, un propriétaire ou un autre statut ;
h) Taille de l'exploitation : quatre variables binaires représentent la taille de l'exploitation, qui sont divisées en très petite (jusqu'à 10 hectares), petite (10 à 100 hectares), moyenne (100 à 1 000 hectares) et grande (> 1 000 hectares) ;
i) Régions : cinq variables binaires représentent les macro-régions brésiliennes – Nord, Nord-Est, Sud-Est, Sud et Centre-Ouest.
Résultats
Les résultats suggèrent que l'accès au crédit pourrait être corrélé au revenu mensuel des ménages et aux inégalités de revenus dans les zones rurales du Brésil. Ils indiquent également que l'accès au crédit n'atteint pas l'un de ses objectifs. En effet, au Brésil, les politiques publiques relatives à l'accès au crédit rural visent aussi à accroître les revenus ruraux, en permettant aux familles rurales d'acquérir davantage de ressources, d'accéder à de nouvelles technologies et d'atténuer les effets des imperfections du marché.
Les variables mesurant l'effet du genre et de l'origine ethnique n'ont pas montré d'effets différents sur les quantiles de revenu familial. Une différence est observée uniquement au bas de l'échelle des revenus, où les femmes ont un revenu supérieur à celui des hommes. Les résultats suggèrent que les ménages dirigés par des personnes noires ont des revenus inférieurs à ceux des autres ménages. L'expérience, représentée dans cette étude par l'âge, a une influence plus marquée sur le bas de l'échelle des revenus.
Les variables liées au niveau d'études supérieures (« enseignement primaire complet », « enseignement secondaire » et « enseignement supérieur ») ont augmenté le revenu familial par rapport à la variable de référence (« personnes analphabètes »). Ainsi, Neves et al. (2020) constatent que l'éducation peut réduire les inégalités de revenus, c'est-à-dire que le niveau d'« enseignement secondaire » génère des gains de revenus importants dans les quintiles inférieurs de la distribution des revenus.
Les résultats suggèrent également que plus la propriété est grande, plus le revenu est élevé, et que les ménages des régions du Sud, du Midwest et du Sud-Est sont dans une meilleure situation que ceux du Nord et du Nord-Est (référence).
L'analyse révèle donc que le crédit a accentué les inégalités de revenus des familles dans les zones rurales du Brésil. L'étude montre que les ménages aux revenus les plus élevés ont tiré des avantages significatifs de l'accès au crédit, comparativement à ceux des revenus les plus faibles. Les familles ayant également accès aux services de vulgarisation agricole ont bénéficié davantage de l'octroi de contrats de crédit. Cet effet combiné de l'octroi de crédit est plus marqué pour les familles aux revenus les plus élevés. Ces résultats indiquent que la mise en œuvre simultanée de politiques publiques favorisant l'accès au crédit et aux services de vulgarisation agricole permettrait d'accroître les bénéfices pour les familles rurales.
Leçons de politique publique
L'analyse menée par Neves et al. (2020) suggère que la politique brésilienne de crédit rural a permis d'accroître les revenus des familles rurales dans tous les quintiles de revenus, mais a également creusé les inégalités. Cependant, le PRONAF (Programme national de renforcement de l'agriculture familiale) a eu un impact moindre sur cette augmentation des inégalités. Par ailleurs, les auteurs ont constaté que le crédit rural provenant d'autres sources a un effet plus marqué sur les revenus ruraux des quintiles de revenus les plus élevés. Une décomposition des écarts de revenus a démontré que les différences de caractéristiques individuelles expliquent la majeure partie de ces écarts dans la tranche supérieure de la distribution des revenus.
Les résultats indiquent qu'un niveau d'éducation plus élevé et un meilleur accès aux services de vulgarisation agricole peuvent être associés à une plus grande influence du crédit rural sur le revenu familial, ce qui implique que l'accès au crédit rural à lui seul ne suffit pas à améliorer le bien-être social des agriculteurs à faibles revenus. De plus, l'analyse montre que la conception d'une politique publique conjointe intégrant le crédit rural, la vulgarisation agricole et le développement du capital humain aurait un impact bien plus important sur la réduction des inégalités de revenus en milieu rural. Ceci suggère l'existence d'une synergie entre les politiques publiques et les services publics liés au crédit rural. Par ailleurs, il est important de noter que la région Nord-Est du Brésil devrait bénéficier d'une attention accrue en matière de services de vulgarisation et de politiques de développement du capital humain. Cela permettrait à ses producteurs d'atteindre des performances comparables à celles des producteurs des régions Sud et Sud-Est, maximisant ainsi l'impact des programmes de crédit rural dans cette région.
Références
NEVES, Mateus de Carvalho Reis et al. L'accès au crédit rural contribue-t-il à réduire les inégalités de revenus au Brésil ? Journal d'économie agricole et appliquée, v. 52, non. 3, p. 440-460, 2020.