Chercheur principal : Viviane Pires Ribeiro
Titre de l'articleQue se passe-t-il lorsqu'une femme remporte une élection ? Le cas des élections serrées au Brésil
Auteurs de l'article : Fernanda Brello et Ugo Troiano
Lieu de l'intervention : Brasil
Taille de l'échantillon : élections de 723
Secteur: Sexe
Type d'intervention : Analyse de la relation entre le sexe des responsables gouvernementaux et les résultats politiques.
Variable principale d'intérêt : Genre des dirigeants
Méthode d'évaluation : Régression discontinue
Contexte d'évaluation
Le système présidentiel fédéral brésilien fonctionne au sein d'un système multipartite. L'organisation politique et administrative du Brésil s'articule autour du gouvernement fédéral, des États, du District fédéral et des municipalités. Les municipalités sont des unités fédérées plus petites, dotées d'une administration locale autonome, dirigée par un maire élu au suffrage universel direct pour un mandat de quatre ans, et d'un corps législatif également élu au suffrage universel direct.
Dans les municipalités de plus de 200 000 électeurs, les maires sont élus au suffrage direct au second tour, tandis que dans celles de moins de 200 000 électeurs, ils sont élus au scrutin majoritaire. Les élections présidentielles, des gouverneurs et des membres du Congrès ont lieu simultanément tous les quatre ans, tandis que les élections municipales sont échelonnées sur deux ans et se tiennent également tous les quatre ans. Avant 1998, les maires brésiliens ne pouvaient pas briguer un second mandat, mais après 1998, ils ont été autorisés à se présenter pour un second mandat.
Détails de l'intervention
Brollo et Troiano (2016) utilisent un ensemble de microdonnées provenant de 5 567 municipalités brésiliennes pour analyser si le sexe de l’élu influence les politiques publiques et si les hommes et les femmes réagissent différemment aux incitations électorales locales. À cette fin, les auteurs ont analysé deux mandats d’administration municipale dans des municipalités de moins de 200 000 électeurs : 2001-2004 et 2005-2008. Seules les élections opposant deux candidats de sexes opposés ont donc été prises en compte, soit un échantillon de 723 élections, représentant 7 % des scrutins de chaque mandat. Les données électorales proviennent du Tribunal supérieur électoral.
Cette étude porte sur les transferts discrétionnaires alloués aux projets d'infrastructure, qui représentent environ 15 % des dépenses totales d'infrastructure municipales. Ces transferts concernent des postes budgétaires tels que la construction de bâtiments et de ponts, le revêtement des routes, l'amélioration des réseaux d'eau et d'assainissement, l'acquisition d'ambulances, etc. Les données relatives aux transferts d'infrastructure, déclarées par l'administration municipale, proviennent du portail du Trésor national (base de données FINBRA).
Pour l'analyse des résultats de santé, les données du Système d'information sur les naissances vivantes (SINASC) ont été utilisées. Cet ensemble de données contient des informations mensuelles sur le nombre de consultations prénatales et la durée de la grossesse (en semaines). La variable utilisée dans l'analyse est la proportion de femmes enceintes n'ayant pas bénéficié de consultations prénatales et dont l'accouchement n'a pas été considéré comme prématuré (au moins 37 semaines).
Les données sur la corruption proviennent d'audits aléatoires des administrations municipales. Les principales catégories d'irrégularités relevées dans les rapports d'audit sont : les pratiques d'appel d'offres illégales, la fraude, la surfacturation et le détournement de fonds. La définition de la corruption est une variable binaire indiquant si au moins un cas d'irrégularité, quelle qu'en soit la nature, a été détecté par les auditeurs.
Détails de la méthodologie
Pour analyser l’effet du genre des dirigeants municipaux sur les résultats des politiques brésiliennes, Brollo et Troiano (2016) ont utilisé un vaste ensemble de données dans une conception de discontinuité de régression des concours électoraux serrés.
Les auteurs se sont intéressés aux résultats politiques dépendant des efforts des administrations locales et pour lesquels des données administratives existent au niveau municipal. Premièrement, ils ont examiné les transferts discrétionnaires d'infrastructures du gouvernement fédéral, car l'action du maire est un facteur déterminant du montant des transferts que les municipalités reçoivent de l'Union. Deuxièmement, ils ont analysé les résultats en matière de santé, en se concentrant particulièrement sur les services de santé liés aux soins prénatals. Le système de santé publique brésilien est décentralisé ; les dépenses sont principalement financées par le gouvernement fédéral, mais les municipalités sont responsables de toutes les décisions concernant l'allocation des ressources. Ainsi, les politiques municipales sont un facteur déterminant des résultats en matière de santé. Troisièmement, ils ont analysé les différences de corruption entre les sexes, à partir de données issues d'audits aléatoires des administrations municipales, ce qui leur a permis de construire une mesure administrative de la corruption. Quatrièmement, ils ont analysé le taux de rotation du personnel temporaire du secteur public, car le recours au travail temporaire est un instrument de clientélisme politique (échange de biens et de services contre un soutien politique) largement utilisé au Brésil. Enfin, ils ont analysé si la décision de se représenter et la probabilité de réélection diffèrent entre les maires femmes et hommes élus à l'issue d'élections serrées, quel que soit leur sexe.
Pour analyser si les incitations liées aux élections locales motivent différemment les candidats, la recherche s'est concentrée sur deux effets de traitement hétérogènes susceptibles de saisir les incitations offertes aux élus par les élections municipales. Premièrement, elle a examiné la limitation des mandats, car la possibilité de se représenter peut influencer les politiques mises en œuvre par les élus locaux. Au Brésil, les maires ne peuvent briguer qu'un seul mandat consécutif ; les auteurs ont donc comparé les différences de comportement entre les maires de sexe opposé lors de leur premier et de leur second mandat. Deuxièmement, l'étude a analysé si le comportement des maires évolue à l'approche des élections. Les élections municipales ayant lieu tous les quatre ans, les auteurs ont cherché à comparer les différences de comportement entre les deux sexes durant les années précédant les élections (les deux dernières années du mandat) et les années hors élections (les deux premières années du mandat).
Résultats
Les résultats révèlent d'importantes disparités entre les sexes en matière de politiques publiques. Premièrement, les maires femmes obtiennent deux fois plus de transferts discrétionnaires du gouvernement fédéral que les maires hommes. Deuxièmement, la présence d'une maire femme améliore les résultats en matière de santé, notamment en ce qui concerne les soins prénatals. Plus précisément, les municipalités dirigées par une maire ont enregistré une baisse de 61 % du nombre de femmes sans consultation prénatale et une hausse de 1,3 % du nombre de naissances à terme (non prématurées). Ces effets positifs sur la santé concernent principalement les mères moins instruites, qui dépendent davantage des services de santé publique. Troisièmement, les maires femmes sont moins susceptibles de commettre des irrégularités administratives. La probabilité d'observer un cas de corruption est plus faible (33 % contre 28 %) dans les municipalités dirigées par des femmes que dans celles dirigées par des hommes.
L'analyse des disparités entre les sexes dans la fonction publique révèle que les maires de sexe masculin embauchent environ 50 % de plus d'employés temporaires pour travailler directement dans l'administration municipale que les maires de sexe féminin. En revanche, aucune différence significative n'a été observée entre les sexes concernant les employés permanents de la fonction publique. Par ailleurs, l'analyse des réélections ne montre aucune différence entre les sexes quant à la probabilité de se représenter. Les résultats indiquent cependant que les candidates élues à l'issue d'une élection contestée ont une probabilité de réélection inférieure de 50 % à celle de leurs adversaires.
L'étude suggère que les élus des deux sexes peuvent réagir différemment aux incitations électorales locales. Premièrement, il a été constaté que lors de leur premier mandat, lorsqu'ils sont éligibles à la réélection, les maires de sexe masculin ont tendance à embaucher davantage de personnel temporaire pour travailler directement dans l'administration municipale que les maires de sexe féminin. Ce résultat laisse penser que les maires de sexe masculin pourraient avoir davantage recours au clientélisme politique pour se faire réélire. Il a également été observé que les différences en matière de consultations prénatales entre les municipalités dirigées par des femmes et celles dirigées par des hommes n'apparaissent que pour les élus en deuxième mandat, ce qui corrobore l'idée que les maires en fin de mandat pourraient obtenir de moins bons résultats que leurs adversaires féminines. Enfin, il a été constaté que les maires de sexe masculin ont tendance à embaucher davantage d'employés publics temporaires (comparativement aux maires de sexe féminin) au cours des deux années précédant l'élection, et non pendant les deux premières années de leur mandat.
Leçons de politique publique
Brollo et Troiano (2016) enrichissent la littérature sur la participation des femmes en politique en soulignant comment les incitations électorales locales peuvent influencer les décisions et les résultats politiques dans un contexte concurrentiel. Les élections locales peuvent renforcer la responsabilité des élus, contribuant ainsi à aligner leurs actions sur les préférences des électeurs, mais elles peuvent aussi les inciter à adopter des comportements stratégiques. Autrement dit, l'effet des élections locales sur le comportement des élus peut varier selon le sexe : hommes et femmes réagissent différemment aux incitations électorales.
L'analyse révèle que les municipalités dirigées par des femmes maires bénéficient de transferts discrétionnaires plus importants et affichent de meilleurs résultats en matière de santé. En revanche, ces maires ont tendance à embaucher davantage d'employés municipaux temporaires avant les élections et sont plus susceptibles de se livrer à des actes de corruption.
Étant donné que la recherche part d'un scénario de forte concurrence électorale entre les candidats des deux sexes, les auteurs soulignent que les résultats obtenus ne peuvent être généralisés à un scénario avec des quotas réservés aux femmes en politique. Par conséquent, une piste de recherche intéressante consisterait à déterminer si les politiques visant à accroître la participation féminine par le biais de quotas limitant la concurrence entre les deux sexes ont des implications différentes de celles des politiques visant à augmenter le nombre de femmes candidates lors d'élections ouvertes.
Références
BROLLO, Fernanda ; TROIANO, Ugo. Que se passe-t-il lorsqu’une femme remporte une élection ? Le cas des élections serrées au Brésil. Journal of Development Economics, vol. 122, p. 28-45, 2016.