Chercheur principal : Viviane Pires Ribeiro
Titre du document : Programmes de crédit rural et autonomisation des femmes au Bangladesh
Auteurs: Syed M. Hashemi, Sidney Ruth Schuler et Ann P. Riley
Lieu de l'intervention : Bangladesh
Taille de l'échantillon : 120 XNUMX ménages
Thème principal : Sexe
Variable principale d'intérêt : autonomisation des femmes
Type d'intervention : Analyse des effets des programmes de développement rural
Méthodologie: Modèles de régression logistique
Le microcrédit destiné aux femmes est devenu une pratique de plus en plus courante pour lutter contre la pauvreté dans les pays en développement. Hashemi, Schuler et Riley (1996) affirment que les programmes de crédit autonomisent les femmes en renforçant leur rôle économique, en augmentant leur capacité à contribuer aux moyens de subsistance de leur famille et en leur conférant un pouvoir d'action accru par d'autres mécanismes. Les auteurs utilisent une combinaison de données ethnographiques et d'études par sondage pour décrire et mesurer les effets des programmes de développement rural mis en œuvre par la Grameen Bank et le Comité bangladais pour la promotion rurale au Bangladesh.
Contexte d'évaluation
Dans les familles rurales du Bangladesh à faibles revenus, les systèmes de filiation patrilinéaire, la résidence patrilocale et le purdah (pratique consistant à isoler et protéger les femmes afin de maintenir les normes sociales de pudeur et de moralité) interagissent pour isoler et subordonner les femmes. Celles-ci sont socialement et économiquement dépendantes des hommes. Les normes culturelles reposent sur des conceptions asymétriques de ce qui convient à chaque sexe, des besoins respectifs des hommes et des femmes, et de leurs droits. L'éducation est souvent jugée superflue pour les filles, qui apprennent dès leur plus jeune âge à accepter les privations par rapport aux membres masculins de leur famille. Du fait du purdah, de nombreuses femmes sont confinées à la propriété et à ses abords immédiats, et leurs contacts avec le monde extérieur sont extrêmement limités, ce qui renforce leur dépendance économique.
La Grameen Bank et le Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC), par le biais de leur Programme de développement rural, qui compte environ deux millions de participantes, dont plus d'un demi-million de femmes, sont les deux plus importantes et les plus connues organisations non gouvernementales (ONG) du Bangladesh proposant des crédits aux populations à faibles revenus. Pour participer et être éligibles, les femmes sont invitées à se regrouper. L'épargne est obligatoire : chaque femme possède son propre compte et livret d'épargne. Les prêts sont remboursés et l'épargne déposée lors de réunions hebdomadaires. Les prêts sont accordés aux particuliers à des taux d'intérêt commerciaux. Aucun nantissement n'est exigé, mais le groupe est responsable du versement hebdomadaire des échéances par chaque membre.
Les participants décident eux-mêmes de l'utilisation des prêts. Dans la plupart des cas, ces prêts servent à financer des activités indépendantes telles que la riziculture, l'élevage de volailles et de bétail, l'artisanat traditionnel et le petit commerce. Le montant moyen du prêt se situe entre 75 et 100 dollars américains. Avant de recevoir un crédit, les nouveaux membres doivent suivre une formation afin de bien comprendre les objectifs et le fonctionnement du programme.
Détails de l'intervention
L'analyse menée par Hashemi, Schuler et Riley (1996) combine des données ethnographiques et des données issues d'enquêtes par sondage pour décrire et mesurer les effets de deux programmes de crédit rural (les programmes de la Grameen Bank et de BRAC) au Bangladesh. Ces effets sont évalués selon huit dimensions : mobilité, sécurité économique, capacité d'effectuer de petits achats, capacité d'effectuer des achats plus importants, participation aux décisions importantes du ménage, relative indépendance vis-à-vis de la domination familiale, connaissances politiques et juridiques, et participation aux campagnes et manifestations politiques. Un indicateur composite d'autonomisation est également utilisé. Les auteurs examinent la question du contrôle des femmes sur le crédit et l'importance relative de leur contribution économique aux moyens de subsistance de leur famille, et analysent les différences d'approche entre les deux programmes.
Une recherche ethnographique a été menée dans six villages entre 1991 et 94 afin de documenter l'évolution du rôle et du statut des femmes. Les données ont été recueillies par observation participante et entretiens informels. Les chercheurs ont observé et documenté les deux programmes de crédit mis en œuvre au niveau villageois et ont interrogé les participantes. Les sites d'étude ont été sélectionnés de manière ciblée afin d'inclure une zone où BRAC et la Grameen Bank étaient présentes depuis plus de six ans et une zone où les programmes débutaient ; les zones où les deux programmes étaient implantés à proximité les uns des autres ont été évitées.
Ainsi, un formulaire structuré (« matrice de survie des ménages ») a été élaboré afin de recueillir des informations détaillées à différents moments sur les activités économiques et les revenus des membres de 120 ménages. Ce formulaire comprenait également des renseignements sur la scolarité des enfants, la participation des femmes aux programmes de crédit et la manière dont les familles ont réagi aux crises et aux événements économiquement difficiles, tels que les mariages et autres cérémonies. Les données ont été recueillies mensuellement pendant un an.
Par ailleurs, une enquête auprès d'environ 1 300 femmes mariées de moins de 50 ans a été menée fin 1992. Quatre échantillons distincts ont été constitués par randomisation en grappes à plusieurs degrés afin d'inclure des villages des quatre divisions géographiques du Bangladesh (à l'époque de l'enquête, ces divisions administratives étaient : Chittagong, Dhaka, Khulna et Rajshahi). Les quatre groupes étaient composés de membres de la Grameen Bank, de membres de BRAC, de femmes non membres résidant dans des villages desservis par la Grameen Bank (et susceptibles d'adhérer à BRAC ou à la Grameen Bank), et d'un groupe témoin vivant dans des villages ne bénéficiant pas des programmes de la Grameen Bank ou de BRAC, mais éligibles aux programmes de crédit. Dans les villages participant aux programmes de crédit, la quasi-totalité des femmes y étaient inscrites depuis au moins 18 mois avant l'enquête. Le questionnaire portait sur le rôle et le statut des femmes au sein de la famille et de la communauté, la fécondité et l'utilisation de contraceptifs.
Détails de la méthodologie
L'analyse débute par l'étude de données d'enquête par sondage, à l'aide de modèles de régression logistique, afin d'explorer l'influence de la Grameen Bank et de BRAC sur différentes dimensions de l'autonomisation. La première série de modèles examine les effets de l'exposition aux programmes de crédit de BRAC et de la Grameen Bank, ainsi que des variables sociodémographiques, sur les huit aspects de l'autonomisation, l'indicateur global d'autonomisation et la contribution des femmes au soutien familial. Dans la seconde série de modèles, la contribution au soutien familial est utilisée comme variable indépendante. Ces modèles examinent également les interactions entre la participation aux programmes de crédit et la contribution des femmes au soutien familial. Les probabilités prédites par le modèle utilisant l'indicateur composite d'autonomisation sont calculées afin d'illustrer les niveaux d'autonomisation des femmes participant aux programmes de crédit et contribuant au soutien familial, comparativement aux femmes ne participant à aucun programme de crédit et ne contribuant pas au soutien familial.
L'article se penche ensuite sur les données d'une étude ethnographique menée dans six villages. Des études de cas économiques, des analyses bivariées et des résultats qualitatifs permettent d'approfondir la question de savoir comment le crédit renforce l'autonomisation des femmes, en commençant par ses effets sur leur rôle économique et en abordant d'autres aspects de leur vie, tels que leur mobilité, leurs interactions dans l'espace public, ainsi que la domination et la violence au sein du foyer.
Résultats
Les objectifs et les stratégies de la Grameen Bank et de BRAC sont très similaires, et les résultats suggèrent que les deux programmes ont des effets comparables sur le rôle et le statut des femmes. La Grameen Bank semble toutefois mieux réussir à permettre aux femmes de contrôler les prêts qu'elles reçoivent ; elle exerce une influence plus forte sur leur capacité à contribuer aux moyens de subsistance de leur famille et sur plusieurs aspects économiques de leur autonomisation. Les différences entre les programmes sont subtiles, mais paraissent importantes. Premièrement, dans les communautés où la Grameen Bank intervient, il est largement admis que son objectif principal est d'octroyer des crédits aux femmes à faibles revenus. BRAC, quant à elle, semble être une organisation plus largement concernée par le développement communautaire : elle promeut l'éducation des filles et gère des écoles non formelles pour les enfants qui ont quitté le système scolaire formel ou qui ne se sont pas inscrits pour des raisons économiques ; elle dispose également d'un programme de santé distinct et, en collaboration avec le gouvernement, organise des programmes de distribution de céréales pour les femmes nécessiteuses.
Parmi les huit dimensions de l'autonomisation, la participation à BRAC a eu un impact plus important que la participation à la Grameen Bank sur deux points : la mobilité et la participation aux campagnes politiques et aux manifestations publiques. Cela s'explique peut-être par le fait que BRAC offre davantage de possibilités à ses membres de participer à des programmes de formation, qui leur permettent souvent de voyager hors de leurs villages, et par l'importance accrue qu'elle accorde à la sensibilisation aux enjeux sociaux et politiques. Cette approche plus globale était encore plus marquée par le passé. À ses débuts, au début des années 1970, BRAC privilégiait la sensibilisation et l'organisation, le crédit ne constituant alors qu'une composante relativement mineure de son programme.
Deuxièmement, la Grameen Bank accorde davantage de prêts et dans des délais plus courts. Les membres obtiennent leur premier prêt en deux semaines, alors que ceux de BRAC devaient auparavant suivre une formation de trois mois. Tant que les membres de la Grameen Bank remboursent leurs prêts à temps, ils obtiennent les suivants presque automatiquement. Avec BRAC, la procédure est un peu plus longue. De plus, la Grameen Bank accorde des prêts spécifiques pour la construction de maisons, à condition que le terrain soit enregistré au nom de l'emprunteur. Dans certains cas, cela incite les hommes à transférer la propriété de leurs terres à leurs épouses.
La troisième différence réside dans l'importance accrue accordée à la discipline, aux règles et aux rituels à la Grameen Bank. Les membres doivent se saluer, s'asseoir par terre en rangs et chanter lors des réunions hebdomadaires. Les réunions de BRAC sont plus informelles et les femmes y assistent et en sortent généralement à leur guise.
Le crédit est au cœur du programme de la Grameen Bank. Chaque aspect de ce programme vise à faciliter l'octroi de prêts aux femmes à faibles revenus et à garantir des taux de remboursement élevés. Cela ne signifie pas que la Grameen Bank se désintéresse de l'autonomisation des femmes ; cela signifie simplement que sa fondatrice et ses directrices considèrent le crédit comme le meilleur moyen d'y parvenir. La vision de la Grameen Bank est axée sur la réduction de la pauvreté et l'équité sociale, et l'autonomisation des femmes est perçue comme un moyen d'atteindre ces objectifs. Si les objectifs plus larges de BRAC en matière de transformation sociale et de développement économique sont similaires à ceux de la Grameen Bank, sa stratégie pour les atteindre est plus diversifiée. BRAC octroie principalement des prêts aux femmes par le biais de son Programme de développement rural, dont le fonctionnement est très similaire à celui du programme de la Grameen Bank, mais qui est généralement moins rigide et moins ritualisé, et ne se concentre pas exclusivement sur le crédit.
Leçons de politique publique
Le succès de la Grameen Bank, de BRAC et d'autres programmes similaires au Bangladesh remet en question l'idée reçue selon laquelle ce sont principalement les normes socioculturelles qui dissuadent les femmes de rechercher un emploi rémunéré. La réussite de ces programmes, qui ont touché un grand nombre de femmes, est clairement due à la promotion des opportunités économiques. Bien que les femmes qui travaillent soient parfois critiquées, notamment lorsqu'elles travaillent à l'extérieur de leur domicile, la demande d'emploi est bien présente chez les femmes rurales à faibles revenus. Dans les six villages étudiés par l'étude ethnographique, de nombreuses femmes ont sollicité l'aide des chercheurs, ainsi que celle de femmes déjà en poste, pour trouver un emploi rémunéré. Plutôt qu'un manque de demande, il semble que ce soit une grave pénurie d'emplois rémunérés qui limite la participation économique des femmes et freine leur autonomisation au Bangladesh.
L'analyse suggère que la participation à des programmes de crédit autonomise les femmes. L'adhésion à la Grameen Bank et à BRAC accroît leur mobilité, leur capacité à effectuer des achats et à prendre des décisions importantes concernant le ménage, leur accès à des actifs productifs, leur connaissance des droits et des enjeux politiques, ainsi que leur participation à des campagnes et manifestations publiques. Bien que se concentrant principalement sur le crédit, la Grameen Bank (et, dans une moindre mesure, BRAC) joue un rôle de catalyseur dans la transformation de la vie des femmes. Ces programmes de crédit, même s'ils sont parfois limités, leur donnent accès à une ressource économique essentielle et leur permettent ainsi de surmonter les obstacles liés au genre, d'accroître leur maîtrise de leur vie et d'améliorer leur position au sein de leur famille. La plupart des femmes participant à ces programmes conservent un contrôle significatif sur leurs biens et leurs revenus. Même si le montant de ces revenus peut paraître relativement modeste, l'impact sur leur autonomisation est considérable.
Références
HASHEMI, Syed M.; SCHULER, Sidney Ruth; RILEY, Ann P. Programmes de crédit rural et autonomisation des femmes au Bangladesh. Développement mondial, v. 24, non. 4, p. 635-653, 1996.