Chercheur principal : Viviane Pires Ribeiro
Titre du document : Tarifs de l'électricité pour l'irrigation par eaux souterraines en Inde : une analyse comparative des compromis environnementaux, d'équité et économiques
Auteurs: Balsher Singh Sidhu, Milind Kandlikar et Navin Ramankutty
Lieu de l'intervention : Inde
Taille de l'échantillon : Non précisé
Thème principal : Environnement, énergie et changement climatique
Variable principale d'intérêt : Tarifs de l'énergie
Type d'intervention : Analyse comparative des tarifs énergétiques pour l'agriculture irriguée.
Méthodologie: Revue de littérature
L'irrigation par les eaux souterraines a entraîné un épuisement non durable des aquifères dans de nombreuses régions d'Inde. Les politiques tarifaires de l'électricité, en influençant le comportement des agriculteurs, peuvent constituer un outil efficace pour la conservation des eaux souterraines et une consommation durable. Dans cette optique, Sidhu, Kandlikar et Ramankutty (2020) s'appuient sur des données empiriques issues d'études antérieures menées dans différentes juridictions indiennes pour comparer les structures tarifaires de l'énergie selon trois critères principaux : la charge administrative pesant sur les fournisseurs d'énergie ; l'équité d'accès aux eaux souterraines entre les agriculteurs à faibles et à hauts revenus ; et l'influence sur les pratiques de pompage de l'eau pour l'agriculture.
Contexte d'évaluation
La révolution verte indienne, un programme gouvernemental qui a permis d'accroître la production agricole nationale grâce à l'utilisation de semences hybrides, de produits agrochimiques (engrais et pesticides) et de techniques d'irrigation, a transformé le pays en exportateur net de produits alimentaires grâce à la croissance rapide de la production agricole – par exemple, la production de blé et de riz a augmenté respectivement de 3,8 et 2,5 fois entre 1961 et 2017.
L'irrigation par pompage des eaux souterraines joue un rôle crucial dans l'approvisionnement en eau de l'agriculture en Inde. Le pays compte actuellement 20 millions de puits d'eau souterraine en exploitation ; plus de 70 % d'entre eux fonctionnent à l'électricité, 26 % au diesel, et le reste grâce à l'énergie éolienne, solaire, animale ou à d'autres sources d'énergie. Cependant, les pompes des puits tubulaires profonds (qui consomment davantage d'énergie par unité d'eau) étant majoritairement électriques, 85 % de l'énergie nécessaire au pompage des eaux souterraines est fournie par l'électricité. Dans ce contexte, les distributeurs d'énergie des différents États appliquent deux types de tarification courants aux consommateurs d'eau souterraine : les tarifs fixes, où le prix est déterminé par la puissance nominale de la pompe ; et les tarifs variables, basés sur la consommation réelle d'énergie.
Détails de l'intervention
En Inde, les politiques tarifaires relatives à l'énergie agricole sont élaborées par les gouvernements des États et se divisent en deux grandes catégories : les tarifs fixes et les tarifs variables (ou mesurés). De nombreuses recherches ont été menées dans différentes juridictions indiennes afin de comparer ces structures tarifaires. Ces recherches comprennent des études empiriques réalisées dans des États ayant déjà adopté une structure tarifaire différente, ainsi que des études comparatives des comportements des agriculteurs soumis à des tarifs fixes et variables dans les États où les deux structures coexistent. Toutefois, les résultats de ces études dépendent du contexte et leurs conclusions ne sont pas directement transposables à d'autres États. Par ailleurs, la relation globale entre les tarifs et l'irrigation n'a pas été pleinement explorée dans la littérature. C'est cette lacune que Sidhu, Kandlikar et Ramankutty (2020) s'efforcent de combler. Autrement dit, les auteurs passent en revue les études antérieures sur les tarifs fixes et variables dans différentes juridictions (afin de tenir compte des variations entre les juridictions et les régimes de ressources naturelles) afin d'examiner la charge administrative des systèmes fixes et variables de distribution d'électricité, l'équité entre les agriculteurs à faibles et à hauts revenus dans les deux systèmes, et la capacité des tarifs à promouvoir la conservation des eaux souterraines en influençant le comportement de pompage des agriculteurs.
Détails de la méthodologie
L'article de synthèse de Sidhu, Kandlikar et Ramankutty (2020) s'appuie sur des données empiriques issues d'études de cas antérieures portant sur les tarifs fixes et variables couramment utilisés pour la facturation de l'eau souterraine aux consommateurs du secteur agricole indien. L'étude débute par une description de l'évolution historique des tendances en matière de tarification de l'irrigation par eau souterraine et de l'électricité agricole. Les auteurs comparent ensuite les structures tarifaires fixes et variables en fonction de leurs caractéristiques administratives, de leur équité entre les consommateurs à hauts et bas revenus et de leur influence sur les pratiques de pompage des agriculteurs, afin de promouvoir la conservation de l'eau souterraine. Ils proposent ensuite une évaluation factuelle de la conception des structures tarifaires les plus appropriées pour concilier viabilité économique, bien-être des agriculteurs et durabilité de la ressource en eau souterraine. Enfin, l'article examine le rôle de la revalorisation des tarifs de l'énergie agricole dans la réalisation des différents Objectifs de développement durable (ODD) en Inde.
Résultats
L'analyse montre que les tarifs fixes engendrent de faibles coûts administratifs et une répartition plus équitable, mais n'incitent pas les agriculteurs à économiser l'eau. À l'inverse, les tarifs variables peuvent encourager une consommation raisonnée, mais leur administration est coûteuse et ils désavantagent les agriculteurs à faibles revenus qui achètent généralement leur eau auprès de propriétaires de puits souterrains. Des politiques tarifaires inadaptées, conjuguées à d'importantes subventions à l'énergie agricole, ont provoqué l'épuisement rapide des nappes phréatiques dans de nombreuses régions d'Inde, ainsi que des pertes financières considérables pour les distributeurs d'énergie et les gouvernements des États et le gouvernement fédéral.
L'accès aux eaux souterraines via les marchés de l'eau est plus équitable dans le cadre d'un système de tarification fixe avec un rationnement énergétique minimal dans les régions riches en eau où le fonctionnement des marchés n'est pas entravé par les castes et autres barrières sociales. Le passage à un rationnement et à des tarifs plus stricts alourdit le fardeau des ménages à faibles revenus. Premièrement, lorsque l'énergie est rationnée dans le cadre d'un système à tarif fixe, la réduction des heures de distribution pénalise de manière disproportionnée les petits exploitants agricoles, car les propriétaires de pompes ne vendent de l'eau que lorsque leurs propres besoins sont satisfaits. Deuxièmement, lorsque les États passent d'une tarification fixe à une tarification variable, l'expérience du Bengale-Occidental (un État indien) montre que ce changement pénalise de manière disproportionnée les petits consommateurs d'eau, qui sont contraints de payer plus cher l'eau, de louer leurs terres une partie de l'année, voire d'abandonner l'agriculture.
Les agriculteurs qui paient des tarifs fixes ne supportent aucun coût marginal lié au pompage des eaux souterraines. De ce fait, certaines régions d'Inde appliquant des tarifs fixes ont connu un épuisement rapide des nappes phréatiques et un gaspillage d'énergie dans l'agriculture. En revanche, l'impact des tarifs variables sur les pratiques de pompage des agriculteurs est plus complexe. Leur capacité à promouvoir la préservation des eaux souterraines dépend du contexte socio-économique de la région : l'existence de marchés de l'eau et de subventions énergétiques, l'utilité globale des eaux souterraines pour l'agriculteur et les autres options d'accès aux aquifères dont il dispose.
Leçons de politique publique
Compte tenu de l'hétérogénéité considérable des pratiques agricoles et de la disponibilité en eau souterraine en Inde, Sidhu, Kandlikar et Ramankutty (2020) proposent des stratégies spécifiques pour aider les décideurs politiques à élaborer des structures tarifaires garantissant une irrigation suffisante à des millions d'agriculteurs sans compromettre les réserves limitées d'eau souterraine du pays. Dans les régions où la surexploitation de l'eau souterraine entraîne déjà un épuisement rapide des aquifères (notamment dans l'ouest et le nord-ouest de l'Inde), il convient de privilégier les politiques tarifaires favorisant la conservation de l'eau souterraine par le biais du rationnement de l'énergie et d'incitations financières. Tandis que les régions de l'est, riches en eau souterraine, pourraient bénéficier d'un tarif fixe hybride encourageant les échanges d'eau entre agriculteurs, les États de l'ouest, confrontés à une exploitation non durable de l'eau souterraine, devraient mettre en place des politiques tarifaires rationnant l'énergie et priorisant son approvisionnement durant les périodes critiques, tout en récompensant les agriculteurs qui réduisent leur consommation d'eau souterraine. Ces politiques tarifaires permettront non seulement de préserver les ressources en eau souterraine, mais aussi d'accroître les ressources financières de l'État pour les programmes de protection sociale tels que l'éducation, la santé, l'accès à l'énergie, etc. Ainsi, des politiques énergétiques améliorées peuvent contribuer de manière significative aux progrès de l'Inde vers la réalisation des différents objectifs de développement durable des Nations Unies.
Par conséquent, pour élaborer ses futures politiques tarifaires, l'Inde a besoin d'une approche globale qui ne se fonde pas uniquement sur la disponibilité et la demande d'énergie, mais qui intègre également divers aspects tels que la disponibilité des eaux souterraines, les besoins d'irrigation des agriculteurs et le coût d'opportunité de l'électricité subventionnée. Parallèlement, une utilisation judicieuse et durable des eaux souterraines dépend également d'une révision plus large de la politique agricole. Le coût de la production agricole lié à l'épuisement des eaux souterraines, jusqu'ici imputé à l'environnement, doit être intégré au coût de production, tout en ajustant la rémunération des agriculteurs afin d'atténuer tout impact négatif potentiel sur leurs moyens de subsistance. Autrement dit, les décisions doivent être prises en tenant compte des contraintes locales, et les agriculteurs doivent être associés au processus décisionnel afin que les nouvelles politiques adoptées atteignent véritablement leurs objectifs avec un impact minimal sur le bien-être financier des agriculteurs et la sécurité alimentaire nationale.
Références
SIDHU, Balsher Singh ; KANDLIKAR, Milind ; RAMANKUTTY, Navin. Tarifs de l'électricité pour l'irrigation des eaux souterraines en Inde : une analyse comparative des compromis environnementaux, d'équité et économiques. Développement mondial, v. 128, p. 104836, 2020.