Chercheur principal : Adriano Valladão
Titre de l'article: ÉDUCATION ET RIVALITÉ MILITAIRE
Auteurs des articlesPhilippe Aghion, Xavier Jaravel, Torsten Persson et Dorothée Rouzet
Lieu de l'interventionUn groupe de pays
Taille de l'échantillon: 42 866 observations
Setor: Éducation
Type d'interventionLe lien entre l'éducation et la menace militaire.
Principale variable d'intérêtInscriptions dans les écoles primaires
Méthode d'évaluation : Évaluation expérimentale (ECR)
Problème de politique
Quelles sont les raisons qui poussent les pays à entreprendre des réformes éducatives de grande ampleur ? L’une des explications réside dans son importance pour le domaine militaire. L’éducation de masse serait essentielle pour unifier la multiplicité des dialectes parlés dans une même région, promouvoir un ensemble de principes moraux et de discipline, enseigner les compétences de base en lecture et en compréhension, et transmettre des valeurs patriotiques.
Contexte d'évaluation
Les exemples historiques de la France, du Japon et de la Chine illustrent la relation entre l'éducation et les dépenses militaires, et mettent en lumière le rôle des démocraties et des autocraties dans le processus d'expansion de l'éducation.
FranceEn 1870, les investissements dans l'éducation se concentraient principalement dans les secteurs privé et religieux, accusant un retard par rapport à la Prusse et aux autres pays européens. Après la défaite face à la Prusse, qui marqua la fin du Second Empire, l'une des explications avancées fut la supériorité des écoles et universités prussiennes. Un consensus se forma sur la nécessité de réformer le système éducatif français, ce qui fut mis en œuvre dans les années 1880. La scolarité dans les écoles primaires publiques fut supprimée, la scolarisation des enfants de 6 à 13 ans devint obligatoire, de nouvelles écoles furent construites et des routes furent pavées pour faciliter l'accès. Ces mesures entraînèrent une augmentation du nombre d'élèves, un bond du taux d'alphabétisation de 80 % à 96 % de la population et un regain du sentiment patriotique.
JaponJusqu'au milieu du XIXe siècle, le Japon était gouverné par shoguns L'éducation était alors un privilège des samouraïs. Au milieu des années 1850, la menace occidentale pesant sur la souveraineté du pays a catalysé des changements structurels, aboutissant à une guerre civile dont les insurgés prirent le pouvoir en 1868. La réforme de l'éducation qui s'ensuivit visait à moderniser la société japonaise et s'inspirait de valeurs occidentales, comme la scolarisation de masse, perçue comme un vecteur de puissance économique et militaire. Parmi les mesures mises en place figuraient l'instauration d'un enseignement primaire obligatoire pour tous les enfants, l'augmentation du nombre d'écoles et la formation des enseignants. Malgré une résistance initiale au changement, sans doute due à l'absence de démocratie, la scolarisation primaire devint quasi universelle et le taux d'alphabétisation passa de 35 % à 75 % chez les hommes et de 8 % à 68 % chez les femmes.
ChineDurant la première moitié du XIXe siècle, la situation de la Chine était comparable à celle du Japon face à la menace militaire de perte de souveraineté que représentaient les nations occidentales. Malgré la reconnaissance des technologies, des armements et du système éducatif occidentaux, l'idée persistait qu'une réforme radicale perturberait la hiérarchie sociale en place. C'est pourquoi des réformes éducatives progressives furent mises en œuvre, visant à intégrer les connaissances étrangères par la traduction d'ouvrages et la formation d'ingénieurs dans les pays occidentaux. La défaite face au Japon en 1895 accéléra les changements et les réformes institutionnels : l'Université de Pékin, axée sur les sciences et conçue pour transformer le système normatif existant, fut créée, et un projet de système d'éducation nationale fut élaboré. Cependant, un coup d'État conservateur en 1898 mit un terme à ces changements, bien qu'ils aient jeté les bases de réformes ultérieures.
Détails de l'intervention
Les contextes historiques de la France, du Japon et de la Chine illustrent comment les préoccupations liées aux incidents militaires peuvent influencer les réformes de l'enseignement primaire. L'importance des régimes politiques est également soulignée, une comparaison entre démocraties et autocraties étant effectuée quant à la réussite des réformes. Concrètement, pour étudier de manière générale la relation entre événements militaires et réformes éducatives, il est nécessaire d'analyser des données. Des informations annuelles ont été collectées pour 166 pays entre 1830 et 2010. Le niveau d'éducation a été mesuré par le nombre d'élèves inscrits pour 10 10.000 habitants, tandis que la menace de guerre indiquait si le pays avait été en guerre au cours des dix dernières années. Cette mesure pouvant omettre certains conflits, la notion de rivalité a également été étudiée, afin de saisir le risque de conflit armé lorsqu'un pays a un rival d'envergure et de puissance significatives. Les informations sur le régime politique proviennent de la base de données Polity IV, dans laquelle chaque pays reçoit annuellement une note concernant la compétitivité et l'ouverture de son pouvoir exécutif. En outre, d'autres éléments pertinents tels que les dépenses militaires, la taille de la population, le taux d'urbanisation et le PIB ont été recueillis.
Détails de la méthodologie
Grâce aux informations décrites ci-dessus, il est possible de mesurer la relation entre les événements militaires et la scolarisation de masse. L'objectif de cette étude est d'obtenir, en intégrant toutes les données pertinentes relatives à l'augmentation du nombre d'inscriptions dans un pays, la relation recherchée, sans tenir compte de l'influence d'autres facteurs. Compte tenu de l'objectif de l'étude, les deux principaux paramètres étudiés mesurent la relation entre le nombre d'inscriptions dans l'enseignement primaire, d'une part, et l'imminence d'une guerre ou de tensions militaires, d'autre part, et l'interaction entre la rivalité militaire et le régime politique.
Résultats
Les résultats indiquent que l'investissement dans l'éducation, mesuré par le nombre d'élèves inscrits dans le primaire, est positivement corrélé à l'activité militaire, que cette corrélation soit due à la participation à des conflits armés au cours des dix dernières années, à la rivalité ou à l'imminence d'un conflit armé. Par ailleurs, l'investissement dans l'éducation est négativement corrélé à la démocratie, mais ces investissements réagissent plus rapidement aux menaces militaires dans un régime démocratique.
L'investissement dans l'éducation se justifiait par l'idée qu'une population plus instruite disposerait de soldats plus efficaces en temps de guerre. Pour analyser cette hypothèse, les données montrent que la rivalité militaire et un taux de scolarisation plus élevé dans le primaire augmentent les chances d'entrer en guerre et de la gagner au cours des dix prochaines années. Ces résultats confirment l'idée que l'éducation de masse est liée à des armées plus performantes.
Enfin, il convient de noter que les conflits militaires ont longtemps existé sans incidence sur l'éducation de masse ; toutefois, l'avènement de la révolution industrielle et le développement des technologies d'armement ont modifié cette situation. L'analyse du rôle de l'industrie révèle que la dynamique entre les dépenses militaires et l'éducation est effectivement positive pour les pays présentant un faible niveau d'industrialisation. Le développement des technologies de guerre induit par la révolution industrielle souligne l'importance accrue de la formation des soldats, renforçant ainsi le rôle de l'acquisition de compétences fondamentales.
Leçons de politique publique
L'éducation de masse et les dépenses militaires sont positivement corrélées, notamment par l'enseignement des compétences fondamentales aux soldats, la promotion de la discipline collective et/ou la transmission de valeurs patriotiques. L'étude montre que cette relation est effectivement positive, que la relation entre les démocraties et la scolarisation primaire est négative, mais que l'éducation réagit plus fortement aux menaces militaires dans les démocraties. Ces conclusions sont valables pour les sociétés modernes dont le niveau d'industrialisation dépasse un certain seuil. Enfin, il convient de souligner qu'une telle corrélation ne saurait être interprétée comme une causalité ; de même qu'un enseignement supérieur peut accroître la puissance militaire, il est possible que la recherche de la puissance militaire encourage un niveau d'instruction plus élevé.
Référence
Aghion, Philippe; Jaravel, X.; Persson, T.; Rouzet, D. « Éducation et rivalité militaire. » Journal of the European Economic Association, vol. 17, no. 2, p. 376-412, 2019.