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Chercheur principal : Adriano Valladão Pires Ribeiro
Titre de l'article : LA MISSION : TRANSMISSION DU CAPITAL HUMAIN, PERSISTANCE ÉCONOMIQUE ET CULTURE EN AMÉRIQUE DU SUD
Auteur de l'article : Felipe Valencia Caicedo
Lieu de l'intervention : Argentine, Brésil et Paraguay
Taille de l'échantillon: 549 municipalités
Secteur: Autre
Type d'intervention : L'impact des missions jésuites
Variable principale d'intérêt : Capital humain
Méthode d'évaluation : Autres – Expérience d'histoire naturelle
Problème de politique
La transmission du capital humain a des effets durables et constitue un facteur important pour comprendre les évolutions économiques futures. Les missions jésuites guarani, actives en Amérique du Sud de 1609 à 1767, avaient un objectif religieux primordial, mais investissaient également dans l'éducation, notamment dans la scolarisation des jeunes et la formation des adultes. Les retombées économiques de ces missions sont encore visibles aujourd'hui dans les régions concernées.
Contexte d'évaluation
L'ordre des Jésuites arriva en Amérique du Sud en 1549 à Salvador, dans l'État de Bahia, et ses missions s'étendirent rapidement à diverses régions des empires portugais et espagnol, correspondant aujourd'hui au Pérou, à la Bolivie, à la Colombie, au Venezuela, au Brésil et au Mexique. Bien que leur objectif principal fût la conversion des croyants au christianisme, les Jésuites enseignaient aux enfants la lecture, l'écriture et les opérations arithmétiques élémentaires, et formaient les adultes à la maçonnerie, à la sculpture et à la broderie. L'importance accordée à l'éducation par l'ordre des Jésuites est également soulignée : à l'avant-garde technologique et culturelle de leur époque, ils contribuèrent notamment aux arts, à la musique, à la cartographie, à la linguistique et aux mathématiques. Les missions guaranis comptaient parmi les plus importantes de l'ordre, la première ayant été établie en 1609 près d'Asunción, au Paraguay. Au total, les Jésuites guaranis fondèrent 30 missions (15 en Argentine, 8 au Paraguay et 7 au Brésil) et, à leur apogée, comptaient plus de 120 000 fidèles. La région était habitée par une seule tribu indigène, encore à ses balbutiements ; dépourvue d’armes et d’outils en fer, elle n’était pas sédentaire et maîtrisait quelques techniques de culture du maïs et du manioc. Finalement, l’expulsion des Jésuites des territoires portugais et espagnols survint en 1767, suite à des conflits politiques en Europe. Dès l’année suivante, il n’y avait plus aucun missionnaire jésuite dans la région, et ils n’y revinrent jamais.
Détails de l'intervention
Pour étudier les effets à long terme des missions jésuites guarani, des données provenant des localités où elles se sont implantées ont été recueillies, soit un total de 549 observations municipales dans les trois pays concernés. Les archives historiques contenaient des informations sur la localisation des missions, leur année de fondation, leur population et les activités qui y ont été menées. Des données issues de recensements effectués en Argentine, au Brésil et au Paraguay à la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle ont également été utilisées. Les données les plus récentes proviennent de recensements réalisés au XXIe siècle. Les principales variables étudiées concernent l'éducation, les revenus, les conditions géographiques et les facteurs climatiques.
Détails de la méthodologie
Les données présentées ci-dessus permettent d'établir un lien de causalité entre le niveau actuel de capital humain et de revenus des municipalités et la présence ou l'absence de missions jésuites aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ceci s'explique par le fait que l'expulsion des Jésuites était due à des facteurs extérieurs aux lieux d'implantation des missions, et que l'intervention religieuse s'est produite à un stade précoce du développement de la population locale, ce qui souligne son importance pour les indicateurs sociaux, économiques et culturels ultérieurs. Ce lien de causalité est également étayé par d'autres facteurs. Premièrement, les documents historiques suggèrent que la fondation des missions ne suivait aucun principe évident, mais résultait plutôt d'une approche aventureuse et aléatoire. Deuxièmement, les conditions géographiques et climatiques susceptibles d'influencer la fondation et le développement des localités, telles que l'altitude et la proximité des cours d'eau, ont été prises en compte dans l'analyse afin d'éviter que leurs interférences ne se reflètent dans les résultats. Enfin, la présence de missions d'autres ordres, comme les Franciscains, permet une comparaison des effets de ces interventions.
Résultats
Il existe une corrélation négative entre le taux d'alphabétisation de la population âgée de 15 ans et plus et la distance à la mission jésuite la plus proche : plus une municipalité de la région est éloignée d'un lieu ayant abrité une mission, plus son taux d'alphabétisation actuel est faible. L'effet estimé suggère une réduction de l'illettrisme d'au moins 10 % pour les municipalités situées à moins de 100 km d'une mission jésuite. L'impact est similaire si l'on considère la durée médiane de scolarisation au Brésil ; la proximité l'augmente de près de 15 %. Le revenu actuel et la distance à une mission jésuite sont également inversement corrélés : les municipalités aux revenus les plus élevés sont plus proches de la zone de mission. Le revenu par habitant augmente d'environ 10 % dans ces localités. Ensuite, les missions jésuites sont comparées aux missions franciscaines guarani, car il s'agit de deux ordres catholiques ayant œuvré dans la même région. On constate que des éléments tels que la situation géographique, les relations entre les populations autochtones et européennes, ainsi que les conditions climatiques et géographiques sont communs aux deux missions. En revanche, les Franciscains n'ont pas mis l'accent sur la formation du capital humain lors de leurs conversions. Contrairement aux communes proches des missions jésuites, la proximité des Franciscains n'a eu aucun impact sur les taux d'alphabétisation et les revenus actuels. Parmi les mécanismes expliquant la persistance des disparités en matière de capital humain et de revenus figurent la spécialisation professionnelle et l'adoption des technologies. Il a été constaté que les personnes ayant participé à des missions religieuses, bénéficiant d'une éducation et d'une formation technique, ont abandonné l'agriculture pour se lancer dans des activités artisanales, telles que le commerce ou l'industrie. De plus, les régions où le capital humain était plus important grâce à l'intervention des Jésuites ont pu intégrer de nouvelles technologies agricoles et connaître une croissance plus rapide.
Leçons de politique publique
Les missions jésuites guarani (1609-1767) ont eu un impact durable, influençant l'alphabétisation, la scolarisation et les revenus dans les localités proches des missions. Il est également important de noter que ces effets étaient propres aux interventions jésuites, contrairement aux interventions franciscaines, notamment en raison de l'importance accordée par les jésuites à l'accumulation de capital humain. Ces résultats soulignent non seulement l'importance de l'investissement dans le capital humain pour le développement économique à long terme, mais aussi le rôle historique des institutions.
Référence
CAICEDO, Felipe V. « La mission : transmission du capital humain, persistance économique et culture en Amérique du Sud ». The Quarterly Journal of Economics, volume 134, numéro 1, février 2019, pages 507-556, 2018.