Réactions comportementales face à la fiscalité successorale et des donations : le cas de l'Allemagne

Chercheur principal : Omar Barroso Khodr

Auteurs: Ulrich Glogowsky

Titre original: Réactions comportementales face à la fiscalité successorale et des donations : le cas de l'Allemagne

Lieu de l'intervention : Allemagne

Taille de l'échantillon : 1,3 million d'héritages et 376 000 dons

Variable principale d'intérêt : Élasticité (sensibilité des transferts imposables au taux d'imposition net)

Type d'intervention : Mesures fiscales à l'échelle microéconomique.

Méthodologie: Estimation par grappes ; tests de convexité ; tests d’élasticité ; tests d’utilité

Résumé

L'efficacité des droits de succession et de donation dépend de la réactivité fiscale des particuliers. Cet article démontre de manière convaincante comment – ​​et dans quelle mesure – les droits de succession et de donation allemands influencent le comportement des contribuables. Pour ce faire, il combine des données administratives avec les variations des taux d'imposition selon les tranches d'imposition, caractérisées par une courbe convexe suivie d'une courbe concave de l'obligation fiscale. En appliquant une méthode de classification à ces tableaux à double courbure, l'étude montre que les particuliers ajustent leurs transferts d'actifs imposables en fonction de la structure fiscale. Dans le cas des successions, un type de réaction spécifique prédomine : les testateurs mettent en œuvre une planification successorale. L'ampleur de cette réaction est comparable à celle observée pour les donations entre vifs. Cependant, ni les réactions générales aux donations ni celles aux successions n'ont d'impact significatif sur les recettes fiscales. Les élasticités nettes à court terme associées aux transferts d'actifs imposables restent inférieures à 0,1, ce qui indique que les effets sur les recettes sont limités.

  1. Problème de politique

S’appuyant sur cette étude, l’auteur aborde plusieurs questions politiques cruciales liées à la fiscalité des transferts de patrimoine, et plus particulièrement aux droits de succession et de donation. Ces questions occupent une place centrale dans les débats actuels sur le rôle de ces impôts dans la collecte des recettes publiques et la réduction des inégalités.

La principale question politique est d'évaluer l'opportunité et l'efficacité d'éventuelles hausses des droits de succession et de donation. Les décideurs politiques et les économistes préconisent souvent ces impôts comme des instruments pour accroître les recettes et favoriser la redistribution des richesses. Cependant, leur efficacité dépend directement du comportement des individus face à ces mesures. L'auteur étudie directement ces réactions comportementales, en se demandant : les particuliers réduiraient-ils leurs transferts imposables ? Les donateurs auraient-ils recours à une planification testamentaire stratégique ? Les héritiers sous-déclareraient-ils les valeurs reçues ? De tels comportements peuvent réduire les recettes et compromettre les objectifs redistributifs de l'impôt. L'étude apporte donc des éléments de preuve essentiels pour anticiper l'impact réel des propositions politiques dans ce domaine.

Une seconde question fondamentale consiste à comprendre les canaux et mécanismes spécifiques par lesquels les individus évitent l'impôt. L'auteur ne se contente pas d'estimer la réactivité (élasticité) et cherche à identifier comment se produit l'évasion fiscale. L'étude examine notamment si cette évasion s'effectue par le biais de :

  1. Planification stratégique des donateurs (comme la rédaction de testaments personnalisés) contre déclarations inexactes faites par les héritiers après le décès ;
  2. L’utilisation d’instruments précis, tels que les « legs particuliers », permet d’ajuster la valeur transférée afin de l’inscrire dans des tranches d’imposition plus favorables.

Ce diagnostic est essentiel à l'élaboration de politiques efficaces, car la suppression des niches fiscales exige une connaissance précise des mécanismes en jeu. Le constat que 82 % des optimisations fiscales reposent sur le recours à des legs particuliers oriente les décideurs politiques vers des points précis du code des impôts susceptibles de nécessiter une réforme.

Enfin, l'étude examine les implications en matière d'inégalités et pour la conception de politiques à long terme. En démontrant que les réactions comportementales sont modérées et que les ajustements à court terme sont relativement faibles, l'auteur soutient que la crainte que les stratégies d'évasion fiscale compromettent la capacité redistributive de l'impôt semble infondée. Cela suggère que les impôts sur les transferts de patrimoine peuvent être des outils efficaces de redistribution sans être significativement affectés par les comportements d'évasion fiscale – un signe positif pour les décideurs politiques souhaitant les utiliser.

En résumé, l'auteur aborde la triade politique centrale :

1. Cette taxe est-elle efficace ? Oui, car les réponses sont modérées.

2. Comment l'éviter ? Principalement grâce à une planification testamentaire préalable des donateurs, et non par une tentative d'évasion post-mortem de la part des héritiers.

3. Quelles sont les conséquences sur les inégalités ? Cette taxe a le potentiel d’atteindre ses objectifs de redistribution.

  1. Contexte de mise en œuvre des politiques

Cette étude évalue l'impôt sur les successions en vigueur en Allemagne entre 2002 et 2017, couvrant à la fois les successions et les donations. Selon l'auteur, ce système présente plusieurs caractéristiques essentielles qui orientent l'analyse. Premièrement, il s'agit d'un impôt sur les successions, ce qui signifie que la charge fiscale incombe au bénéficiaire (l'héritier). L'assiette de l'impôt comprend non seulement le don immédiat, mais aussi toutes les donations reçues du même donateur au cours des dix années précédentes, afin de lutter contre la fraude fiscale.

Un aspect institutionnel crucial réside dans la distinction entre les successions légales – où la répartition des biens est déterminée par la loi – et les successions personnalisées, où le donateur rédige un testament. Dans un testament, le donateur peut distribuer des parts proportionnelles de la succession ou, plus fréquemment, effectuer des legs particuliers. Il s'agit de dons d'une valeur fixe, comme une somme d'argent, permettant un contrôle précis de la valeur imposable.

L'auteur souligne que les barèmes d'imposition sont progressifs et varient selon le degré de parenté entre donateur et bénéficiaire, trois catégories offrant des taux plus avantageux aux proches parents. Ces barèmes se distinguent par leur structure à double articulation. Au lieu d'un point de transition unique, on observe une « zone de transition » entre les intervalles. Cette zone débute par une courbe convexe – représentant une forte hausse du taux marginal – et se termine par une courbe concave – indiquant une baisse. Ce format incite les contribuables à concentrer leurs transferts déclarés juste en dessous du début de la courbe ascendante. L'étude examine les réformes de 2009 et 2010, qui ont modifié ces points d'inflexion, offrant ainsi une variante quasi expérimentale pour l'analyse.

Enfin, le contexte se caractérise par un niveau élevé de connaissances fiscales et un contrôle rigoureux. La plupart des testateurs font appel à des conseillers fiscaux, et une expérience en laboratoire confirme que les particuliers comprennent bien le fonctionnement des barèmes d'imposition. Selon l'auteur, le contrôle est efficace, avec des déclarations patrimoniales détaillées établies par des tiers – notamment sur les actifs financiers, qui représentent plus de la moitié des successions –, le gel des comptes après le décès et l'évaluation officielle des actifs difficiles à estimer, réalisée par l'administration fiscale. Ce dispositif de contrôle est essentiel car il limite les risques de sous-déclaration par les héritiers, permettant ainsi à l'étude d'isoler précisément le rôle de la planification successorale effectuée par les donateurs.

  1. Détails de l'évaluation

L'évaluation réalisée dans le cadre de cette étude repose sur un ensemble de données administratives exhaustif et de grande qualité, fourni par l'Office fédéral allemand de la statistique, particulièrement adapté à l'analyse par grappes. Ces données couvrent l'ensemble des transferts de patrimoine soumis à l'impôt en 2002 et de 2009 à 2017, offrant ainsi une base d'analyse large et fiable.

L'une des principales caractéristiques de cet ensemble de données est son intérêt pour le segment le plus aisé de la population, et plus précisément pour les 30 % les plus riches en termes de transmission de patrimoine (Bach et al., 2014). De plus, les données présentent un niveau de détail exceptionnel, permettant à l'auteur d'aller au-delà de la simple identification de ce groupe et d'explorer les mécanismes sous-jacents à ce comportement. La granularité des informations comprend des données sur la taille, la répartition et la composition des actifs des successions et, surtout, permet de distinguer les héritages des donations, ainsi que les testaments personnels des successions légales.

L'échantillon analytique final est vaste, englobant environ 1,3 million d'héritages et 376 000 dons, permettant une analyse robuste des réponses comportementales à travers différentes tranches d'imposition et relations donateur-bénéficiaire.

  1. Méthode

La principale contribution méthodologique de cette étude réside dans l'extension du cadre d'estimation standard par « clustering » afin d'intégrer un barème d'imposition à double torsion. L'auteur part d'un modèle économique conventionnel, dans lequel les donateurs retirent une utilité du transfert de richesse, mais supportent des coûts convexes, générant ainsi un compromis Le modèle repose sur un équilibre entre coût et avantage. Le paramètre central est l'élasticité, qui mesure la sensibilité des transferts imposables au taux d'imposition net (Chetty et al., 2011). L'innovation réside dans la modélisation d'un barème d'imposition comportant une « zone de transition » entre les tranches d'imposition, caractérisée par deux inflexions : une inflexion convexe, où le taux marginal augmente, suivie d'une inflexion concave, où ce taux diminue.

L'auteur démontre que le comportement des contribuables face à cette structure peut être classé en deux scénarios, selon leur réactivité. Dans le scénario 1 (faibles élasticités), les contribuables réagissent comme si seule la première inflexion convexe existait. Dans ce cas, on observe un regroupement au point initial de la courbe, et la formule d'élasticité standard pour une inflexion unique s'applique. Dans le scénario 2 (fortes élasticités), les contribuables interprètent le tableau comme s'il comportait une encoche, c'est-à-dire une augmentation soudaine du taux d'imposition moyen. Ici, le regroupement est moins marqué et s'accompagne d'un « trou » dans la distribution juste au-dessus de l'inflexion, ce qui nécessite l'utilisation d'une formule d'élasticité prenant en compte les encoches. Un élément clé de la méthode est l'élasticité dite « de bord à bord », qui permet de distinguer les deux scénarios et de choisir la formule appropriée en fonction de l'estimation initiale du regroupement.

Pour appliquer ce cadre théorique, l'auteur utilise une procédure de regroupement empirique largement reconnue. Ce processus consiste à estimer la distribution contrefactuelle des transferts imposables — c'est-à-dire son comportement en l'absence de ruptures — en ajustant un polynôme flexible aux données, à l'exclusion de la région proche du point de rupture. La masse excédentaire observée (regroupement) dans cette région exclue est ensuite quantifiée et convertie en une estimation de la réduction de transfert subie par le « regroupeur marginal » moyen. Enfin, cette valeur est insérée dans la formule d'élasticité correspondante (scénario 1 ou scénario 2), ce qui donne l'estimation finale de l'élasticité.

Cette approche globale offre un nouvel outil pour estimer les réactions comportementales dans des systèmes fiscaux réels présentant des structures complexes et multiformes similaires.

  1. Principaux résultats

Selon l'auteur, l'étude apporte des preuves claires et solides que les individus ajustent stratégiquement leurs transferts de patrimoine en fonction des droits de succession et de donation – un comportement appelé « mise en commun ». Cette mise en commun n'est cependant pas homogène. Un résultat central est l'hétérogénéité marquée selon le degré de parenté entre le donateur et le bénéficiaire. Une mise en commun importante est observée pour les transferts à des proches parents, une mise en commun moindre pour les transferts à d'autres membres de la famille, et une mise en commun minimale, voire inexistante, pour les transferts à des personnes sans lien de parenté. Ce schéma s'applique aussi bien aux successions qu'aux donations du vivant, bien que la mise en commun soit systématiquement plus importante pour les donations.

L'analyse confirme que cette mise en commun constitue une réponse directe et opportune aux incitations fiscales. Suite à la réforme fiscale de 2009, qui a modifié les tranches d'imposition, les contribuables disposant d'un excédent de revenus se sont rapidement redistribués autour des nouveaux seuils. Cette redistribution s'est produite quasi immédiatement pour les donations et en moins de deux ans pour les successions, démontrant ainsi le caractère essentiellement à court terme des réponses. De plus, les distributions ne présentent pas de lacunes (absence de masse) juste au-dessus des points de distorsion, ce qui suggère que les individus ajustent précisément la valeur déclarée des transferts afin de se positionner exactement au seuil d'imposition le plus avantageux, plutôt que de simplement réduire le montant transféré.

L'étude quantifie ainsi le degré de regroupement, démontrant que la densité de contribuables aux points de distorsion peut être jusqu'à 14,5 fois supérieure à celle attendue en l'absence d'incitations fiscales. Bien que le regroupement brut soit plus important aux points de distorsion les plus élevés pour les dons, cette tendance ne se vérifie pas nécessairement lorsque l'ampleur de la réponse est convertie en estimations d'élasticité standardisées. Malgré les modifications apportées aux barèmes d'imposition au fil du temps, le comportement de regroupement observé dans les données les plus anciennes (2002) demeure statistiquement cohérent avec les années suivantes, confirmant la persistance de cette pratique d'évasion fiscale.

L'étude conclut que la mise en commun des biens observée dans les successions est principalement due à une planification testamentaire délibérée entreprise par les donateurs avant leur décès, et non à des déclarations erronées faites par les héritiers après coup. Le principal constat est que la mise en commun se produit exclusivement lorsque les donateurs rédigent des testaments personnalisés (58 % des transmissions), et est totalement absente dans les successions légales non personnalisées. De plus, dans les testaments personnalisés, la mise en commun s'explique presque entièrement (82 %) par l'utilisation stratégique de « legs particuliers » – situations où le donateur lègue un bien précis ou un montant de valeur fixe, permettant des ajustements précis afin de placer la transmission juste en dessous d'une tranche d'imposition supérieure.

L’étude réfute également l’hypothèse de déclarations incorrectes après le décès, démontrant que les valeurs attribuées aux actifs difficiles à évaluer évoluent continuellement parmi les cas suspects et, plus important encore, que le regroupement significatif persiste même dans les successions composées exclusivement d’actifs financiers déclarés par des tiers — sur lesquels les héritiers n’ont aucun contrôle direct en cas de sous-déclaration (Brockmeyer, 2014).

Les réactions comportementales se caractérisent par une modification de la « marge intensive » – autrement dit, les donateurs ajustent les valeurs spécifiées dans leurs testaments existants – plutôt que par une modification de la « marge extensive », comme la rédaction d'un nouveau testament ou l'ajout d'héritiers supplémentaires en fonction de la fiscalité. Quantifiées, les élasticités – qui mesurent la sensibilité des transferts aux taux d'imposition – s'avèrent modérées. Elles sont plus élevées pour les donations que pour les successions, et plus élevées pour les proches parents que pour les autres bénéficiaires, mais restent toutes relativement faibles, indiquant que les donateurs sont peu sensibles à la fiscalité des successions. La catégorie la plus sensible est celle des successions particulières, bien que même dans ce cas, les élasticités soient modestes.

  1. Leçons de politique publique

Cette étude apporte une contribution significative aux politiques publiques en présentant une analyse exhaustive des réactions individuelles aux droits de succession, avec un focus particulier sur l'Allemagne. Son principal apport novateur réside dans le dépassement du champ d'application limité de la plupart des travaux existants, qui se concentrent généralement sur des actifs isolés ou des dispositifs d'évasion fiscale spécifiques. Cet article adopte une perspective plus large, révélant les réactions de tous les acteurs concernés – donateurs et bénéficiaires – à travers divers mécanismes d'ajustement des transferts imposables, tels que la fraude et l'optimisation fiscales. Cette approche holistique offre aux décideurs politiques une vision plus complète des comportements face aux droits de succession et de donation.

Un résultat clé, et d'une grande importance pour l'élaboration des politiques, est l'identification et la quantification de « planification testamentaire » Il s'agit d'une marge de manœuvre importante et jusqu'ici peu explorée. Selon l'auteur, l'étude démontre que cette planification intervient fréquemment en fin de vie, ce qui a des implications directes sur le calendrier et la mise en œuvre des politiques fiscales. De plus, en fournissant des estimations conjointes et comparables pour les legs et les donations, la recherche offre des perspectives précieuses pour la conception de systèmes fiscaux qui traitent ces deux formes de transmission de patrimoine de manière cohérente. Les résultats indiquent également que la planification fiscale est particulièrement motivée lorsque des proches sont concernés, ce qui suggère des facteurs comportementaux tels que l'aversion à l'imposition du patrimoine familial – facteurs susceptibles d'influencer la communication et la structuration des politiques.

D'un point de vue méthodologique, l'étude présente des outils simples d'analyse des politiques publiques en étendant la technique d'estimation par « regroupement » aux barèmes d'imposition à double torsion, courants dans des systèmes réels comme le système allemand. Ce cadre permet des estimations plus précises des élasticités du revenu imposable dans des contextes fiscaux complexes, le rendant applicable à d'autres scénarios de politiques publiques. Enfin, l'utilisation combinée de différentes méthodes – notamment l'analyse des réformes, les techniques de décomposition et les expériences en laboratoire – renforce la robustesse des conclusions, comme celle selon laquelle les réactions fiscales se manifestent principalement à court terme. En démontrant que les faibles élasticités observées résultent d'une planification stratégique et non d'un manque de réactivité, l'étude oriente les décideurs politiques vers une législation fiscale plus efficace et applicable.

Références

Bach, S., Houben, H., Maiterth, R., Ochmann, R., 2014. Aufkommens-und Verteilungswirkungen von Reformalternativen für die Erbschaft-und Schenkungsteuer. Politikberatung kompakt 83, 1-160.

Brockmeyer, A., 2014. L'effet de l'imposition sur l'investissement : preuves tirées d'un cas particulier de l'impôt sur les sociétés. Tax Stud. 35(4), 477–509.

Brookings, 2020. Imposition des transferts de patrimoine par le biais d'un impôt successoral élargi. https://www.brookings.edu/research/taxing-wealth-transfers-through-an-expandedestate-tax/ (consulté le 12 août 2020).

Chetty, R., Friedman, J., Olsen, T., Pistaferri, L., 2011. Coûts d'ajustement, réponses des entreprises et élasticités de l'offre de travail micro vs. macro : données fiscales danoises. QJ Econ. 126(2), 749–804.